SCENE PREMIERE
OSMAN, LODIA, Précepteur.
OSMAN
M'EMBARQVER à la haste? Il ne sera pas dit Que ce nouueau murmure ait eu tant de crédit, Et que pour euiter des rumeurs populaires, Vn Sultan soit de nuit passe dans ses galères. Quoy, dans cette foiblesse Osman pourroit tomber? Non, non, il veut partir et non se dérober.
Pase 38.
Il faut que la trompette en tous lieux retentisse, Et que de mon départ le peuple elle aduertisse. le veux sortir au pas, et voir si sans effroy Quelqu'vn entreprendra de parler contre moy? Le Bassa de la mer sans sujet appréhende. Il n'a pas digéré les choses qu'il me mande; Et ce zèle qu'il n'a que pour ma seureté, Doit astre plus ialoux de mon authorité. le ne suis pas aussi résolu de le croire, le prendray seul le soin de conseruer ma Gloire. Dis luy qu'à mon égard les affaires vont bien : Tandis qu'il se repose et qu'il ne craigne rien. Apres auoir remis la trouppe mutinée, le pourray m'embarquer demain l'apresdinée. Qu*il tienne cependant ses soldats sur la Mer; Afin que les forçats soient tous prests à ramer; Et toy, qui pris tousiours soin de ma nourritufe, Vien me donner conseil dessus cette auanture! Et sans dissimuler dis moy ton sentiment Sur Testât de ce trouble et de mon partement^ Parle et sans me flater.
LODIA.
Seigneur, ton grand courage S'accroist dans le péril et dépite l'orage; Mais la fureur des vents, l'orgueil des flots mutins
Pages 38 et 39. 9
58 OSMAN
Font soutient faire bris aux plus heureux destins;
Et c'est pourquoy, Seigneur, toutes les sages testes
Auec discrétion respectent les tempestes :
Tempère s'il te plaist la force de ton cœur,
Qui de tout, en tous lieux, veut demeurer vainqueur.
Et mesnage vn peu mieux le cours de cette vie.
Dont Alexandre mesme eut soupire d'enuie.
Garde mieux ta personne et n'expose pas tant
Ces trésors qu'vn malheur peut perdre en vn instant.
Tu sçais que ta milice est toute mécontente,
Et qu'elle est en fureur autour de toy flotantc :
S'il faut qu'elle s'eleue vne seconde fois,
Elle te peut porter en de mauuais détroicts;
L'Histoire te conseille et si tu la contemples,
Beaucoup de tes ayeux te fourniront d'Exemples :
Qui s'estans mal conduicts ou s'estans mal gardez.
Par ces Soldats mutins ont esté dégradez;
Et pour s'estre conduicts par de mauuaises traces,
Auec confusion sont morts dans leurs disgrâces.
Seigneur, dessus ce point ie ne te flatte pas.
Demeure s'il te plaist, ou bien haste les pas.
Oppose ta puissance à ce torrent terrible.
Si tu crois en auoir vn succez infaillible;
Sinon destourne-tov pour le laisser passer.
De peur que sa fureur vienne à te terrasser.
Page 39.
TRAGEDIE. Sg
OSMAN
Le sang à ce discours au visa<;e me monte,
le partirois pour viure et viure auecque honte,
Et ie serois par là réduit honteusement,
A porter d'Empereur le titre indignement :
Quoy, des Soldats mutins, sans cœur et sans conduitte,
M'obligeront à prendre vne honteuse fuite,
le craindrois leurs clameurs, ie craindrois leur abort,
Moy qui dans les combats n'ay peu craindre la mort,
Moy, qui portant mes pas aussi loin que mes Pères,
Ay semé la terreur sous les deux Hémisphères,
le serois ébranlé par ces fils de Chrestiens,
Qu'vn opprobre odieux met au nombre des chiens :
Quand ils s'assembleroient, cette canaille emuë
Ne pourroit soutenir vn éclat de ma veuë :
Puis, que feroit le peuple en cette occasion,
Se voudroit-il mesler dans la sédition?
Seroit-il aueuglé iusqu'à me méconnoistre,
Luy qui m'a veu régner après m'auoir veu naistre?
Pourroit-il oublier l'honneur de nos Ayeux
Dont la grandeur encore éclate dans nos yeux?
LODIA.
Non, non. Seigneur! ton peuple esi selon l'ordinaire, D'vne humeur pacifique, et douce, et débonnaire.
Pages 39 et 40.
6o OSMAN,
Il pense à son trafic, il pense à son trauail Et sçait qu'il vit en paix par l'ordre du Serrail ; Que sans Tauctorité d'vn Sultan luste et Sage, Ses femmes et ses biens seroient mis au pillage. Et qu'il seroit porté dans d'extrêmes dangers Par nos propres Soldats ou par des Estrangers : Il est tout alarmé de ces rumeurs publiques Et de se voir contraint de fermer ses boutiques; Mais quoy que de son Peuple Osman soit fort aimé, Qu'est-ce que peut tenter ce peuple desarmé? Pour abatre auiourd'huy l'orgueil du lanissaire, Vn secours plus puissant te seroit nécessaire.
le n'ay pour arrester tous ces braues guerriers Qu'à faire du Serrail armer les Olliciers?
Vn autre expédient me vient à la pensée. Contre quelqu'vn des tiens cette troupe est poussée? L'honneur de tes bien-faits irrite son courroux. De tout ce qui la fâche elle se prend à nous. Saoule de nostre sang cette race mutine, Qui porte en ton Estât vne ardeur intestine : Nous serons trop heureux t'exprimant nostre foy, De seruir de victime et de mourir pour toy.
Pages 40 et 41.
OSM\N.
Comment, pour contenter ces troupes criminelles
Nous abandonnerions nos seruiteurs fidelles?
Nous aurions trop d'horreur de cette lâcheté,
Lors que nous les perdrons, nous perdrons la clarté.
Mais que me veut ma Sœur les yeux couuerts de larmes?