‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 14 sur 98 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

SELIM, La Fille du MOVPHTI.

SELIM

MAdame, par Tauis que ie viens vous donner, D'vn etîet merueilleux ie vay vous estonner, Et de quelque vertu dont vous soyez pourueuë, Cela vous surprendra, vous en serez emuë; Escoutez vne chose estrange au dernier point.

La Fille du movphti.

Selim, tes lâchetez ne me surprendront point. On me vient d'auertir qu'elles sont sans pareilles. Et leur bruit à l'instant a frappé mes oreilles. Bien loin d'exécuter ce que tu m'as promis. Tu viens d'abandonner tous nos meilleurs amis; Osman, seul à cheual, t'a fait quitter les armes, Et fleschir les genoux et respandre des larmes :

Pages 33 et 34.

5o OSMAN,

Et vrayement ton courage a fort bien reussy,

Puis que dans ce danger tes pleurs l'ont adoucy :

Quoy! ce braue Bassa, cette ame grande et forte,

Se laisse espouuantcr aux Huissiers de la Porte?

Vne terreur soudaine a figé tout son sang.

Il en frissonne encor, il en paroist tout blanc;

Mais puis qu'on le remarque entre ceux qui murmurent,

Il faudra que sa fuite, ou la mort le r'asseurent.

Retourne voir Osman, ce Héros glorieux,

Qui tire à point nommé des larmes de tes yeux.

Va l'adorer encore, et par ta flaterie

Modère adroictement l'excez de sa furie;

Suis-le vers le grand Caire auecque ses Mignons,

De peur d'estre estouffé comme tes compagnons :

Euite sagement tout accident funeste,

Mais ne me voy iamais.

SELIM

Apprenez donc le reste.

Madame, vous sçaurez qu'éloigné de la peur, le n'ay iamais manqué ny de foy, ni de cœur, Escoutez-moy de grâce.

La Fille du movphti.

Et que me peux-tu dire?

Page 34.

TRAGEDIE. 5i

SELIM

Que seul i'ay releué la gloire de TEmpire, Qu'Osman est en péril et que, ce mesme iour, Quelque grand changement fera voir mon amour.

La Fille du movphti.

Ne tien point ces propos; ta vanité me blesse, Dis piustost que tes pleurs feront voir ta foiblesse. Va, va, par ma vengeance, égalant son mespris, Fauray de ce beau coup et la peine et le prix. Il apprendra bien-tost, par vne fin tragique, Que l'aspire à l'honneur d'vne fille Héroïque. Il sçaura qu'auiourd'huy mon cœur s'eleue bien Au dessus de mon Sexe et possible du sien : Fay des pressentiments, quoi que Selim me iure. Que cette seule main vangera mon injure.

SELIM

Mais, Madame, escoutez.

La Fille du movphti.

Ha! ie n'escoute rien.

Madame, ie tairay ce que vous sçauez bien, Ce desespoir d'Osman, cette audace effroyable,

Pages 34 et 35.

52 OSMAN

Dont encor la grandeur me paroist incroyable.

Apprenez seulement que lors qu'il est sorty,

Festois dans la Mosquée auecque le Mouphti :

Qui, pour mieux appuyer ce coup de conséquence,

Animoit nos Bassas par sa viue Eloquence,

Excitoit tout le peuple et lui donnoit horreur

Des dangereux conseils qu'embrasse l'Empereur :

Desia de tous costez la populace instruite

De ses mauuais desseins, du complot, de sa suitte,

Murmuroit dans le Temple et parloit hautement

Contre la cruauté de son gouuernement :

Alors quVn Janissaire approchant auec peine,

Tout couuert de sueur, comme tout hors d'haleine.

Aborda vostre Père et lui vint annoncer,

Ce qui tout en public se venoit de passer.

Et comme Osman superbe et tout enflé de gloire

Rentroit dans le Serrail après cette Victoire,

Et de son bel exploict laissoit nos mutinez

Auec confusion sur la place estonnez,

Nous y marchons, Madame, et vostre Père mesmc

Vient pour les rasseurer dans ce péril extrême.

Leur reproche tout haut, comme vne trahison,

Cette docilité contraire à la raison.

Ce lâche abaissement deuant vne puissance

Qui pour nous exposer, nous soustrait sa présence,

Et transportant ailleurs son Siège et ses trésors,

Pages 35 et 36.

Ne laisse que sa haine en ces funestes bords. Ses propos sont goustez, sa voix est vn Tonnerre Qui resueille l'audace au cœur des gens de guerre. Lors, deux Bassas et moy courons de rang en rang. Et de termes pareils leur échauffons le sang, Mettons deuant leurs yeux de nouuelles images, De tant d'affronts receus, de mespris et d'outrages, Et faisans contempler à ces soldats troublez Leurs tristes compagnons sur le champ estranglez, Leur ostons le respect qu'ils ont pour la personne D'vn qui les extermine, ou qui les abandonne. Les Janissaires lors reprennent leurs esprits Et les armes en main poussent de nouueaux cris, Marchent vers le Serrail d'vne vistesse prompte Et se promettent bien de reparer leur honte : Moy, le marche à leur teste et leur parle tousiours, Afin que leur ardeur s'échauffe à mon discours. Quoy qu'on puisse opposer à des troupes si fortes, Nous allons du Serrail faire enfoncer les portes.

La Fille du movphti.

Comment, de but en blanc, sans luy faire sçauoir Que l'on s'appaisera s'il fait mieux son deuoir?

SELIM

Madame, vostre Père est vn grand Politique : De treuuer vn prétexte il sçaii bien la pratique.

Page 36.

54 OSMAN

Deux articles deuant luy seront exposez

Et nous sçauons fort bien qu'ils seront refusez.

Sur ce premier refus, nostre effroyable ligue,

De mesme qu'vn torrent qui renuerse vne digue,

Et va du Laboureur destruire le trauail,

Ira du mesme pas enfoncer le Serrail.

La Fille du movphti.

Pour coniurer bien-tost cette grande tempeste, Osman n'aura qu'à faire vn signe de la teste. L'auantage, Selim, n'est pas donné des Cieux De pouuoir soutenir les regards de ses yeux.

Vous le verrez.

La Fille du movphti.

Va donc sans tarder dauantage.

Profite bien du temps, poursui ce grand ouurage L'occasion est chauue et prompte à s'éloigner, Aussi-tost qu'elle s'offre, il la faut empoigner; Mais encor que Selim auecque diligence.

Au hazard de périr trauaille à ma vengeance. C'est généreusement, qu'il se souuienne bien Que pour tous ses trauaux ie ne luy promets rien.

Pages 36 et ?7.

SELIM

Tu ne me promets rien pour vn si grand seruice? C'est par ingratitude ou c'est par artifice : le n'ay qu'à irauailler, pour en venir à bout, Tu ne me promets rien; mais ie me promets tout.

Fin du troisiesme Acte.

Page 37.

OSMAN

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