OSMAN, ORGANE, SELIM, MAMVD
QVi VOUS fait assembler pour me donner conseil? L'ombre est-elle en estât d'éclairer le Soleil? Et ceux dont le reproche a diffamé la vie, Doiuent-ils se mesler de calmer mon enuie? Vous estes-vous émus en fuyant les combats, Pour voir si vostre sens vaut mieux que vostre bras? Et si pour restablir les affaires publiques De fort mauuais Soldats seront bons politiques?
Page 44.
Il fait beau voir icy ces Enfans de tribut,
Qui de tous les humains sont le dernier rebut,
Nous empresser ainsi de leurs vaines requestes,
Eux dont la lâcheté retarde nos conquestes :
Ne leur souuient-il plus qu'au temps qu'il faut marcher
Nostre Hautesse mesme a peine à les chercher?
Lors qu'il faut rauager d'estrangeres Prouinces,
Porter nos alliez, ou châtier des Princes
Et rendre à cet Empire vn scruice important.
Leur Corps si paresseux ne se haste pas tant.
En ces occasions, ces gens qui font les braues.
Se tiennent iour et nuit enfermez dans des caues :
S'enyurent en secret, n'osent se faire voir,
De crainte de respondre à la voix du deuoir.
De peur de partager vne gloire immortelle.
S'ils marchoient sur mes pas où l'honneur les appelle.
Auez-vous oublié combien les Polonnois En vne Lune ou deux vous ont battus de fois? Mais en nombre inégal, sans nulle résistance. Et mesme sans garder de rang ny de distance, Sans redouter la honte et d'autres chastiments Et sans prester l'oreille à nos commandements. Allez , homm.s sans cœur! sortez, lâche canaille! Tesmoignez vostre audace au front d'vne bataille, Opposez-vous alors à nos mauuais destins,
Pages 44 et 45.
68 OSMAN
Et dans vn plain repos faites moins les mutins.
Réglez vos actions, ô Milice imprudente!
Et non les volontez dVne Ame indépendante
Dont vostre lâcheté soutient mal l'interest,
Va qui peut librement faire ce qu'il luy plaist :
Vous excitez en vain cette rumeur mutine, ,
Lors que ie veux partir pour la Sainte Medine :
Vers le s.icré tombeau ie porteray mes pas,
Que vos séditions ne retarderont pas.
ORGANE
Seigneur, accorde-nous vn moment d'audience, Donne-toy pour ta gloire vn peu de patience! Nous auons quelque chose à te représenter.
CAPIGI.
Silence, le Sultan fait signe d'escouter.
ORGANE
Seigneur, qui des grands Rois es le Maistre ou TArbitre ! Qui te nomme vn Soleil, te donne vn iuste tiltre; Mais comme Ton connoist et comme nous voyons, De cet Astre brillant nous sommes les rayons : Puisque nostre valeur exprime sa puissance Et fait sentir sa bonne ou mauuaise influence. Nous pouuons dire aussi que TEmpire est vn Corps Composé de Citez, d'hommes et de trésors,
Pages 45 et 46.
Et que pour luv fournir des forces nécessaires Nous sommes auiourd'huy ses nerfs et ses artères : Toy, Seigneur, es son Chef qui le dois gouuerner, Régler ses mouuements et non l'abandonner! Car c'est en cet Employ que ta vertu parfaite Doit hautement respondre à la Loy du Prophète. Ne te souuient-il plus lors que sur nos pauoys Nous t'eleuames haut en te donnant nos voix; Quand nostre élection vint auec la Puissance Auantager ainsi l'ordre de ta naissance : Nous ne t'auons éleu que pour nous bien traiter, Pour payer nos trauaux et non pour nous quitter, Et les douleurs aussi que nous auons senties, C'est de quoy ce grand Chef rompt auec ses parties, Et suiuant d'vn dépit le mouuement ardant. Va par vn prompt départ se perdre en nous perdant.
Seigneur, pour désoler nos troupes cplorées, Tu fais semer partout des raisons colorées. De prétextes diuers appuyant ton courroux. Tu blâm.es nostre Corps et tu te plains de nous! Tu dis qu'en la Pologne, où ton désir aspire, Nous auons raualé la Gloire de l'Empire, Que nous auons plié deuant les Polonnois, Sans vouloir escouter tes ordres ny ta voix; Seigneur, quand de faillir nous serions incapables, Voulant nous accuser, tu nous rendrois coupables;
Pages 46 et 47.
3 OSMAN
Mais sur ce braue fait à ta veuë intenté, Crois moins à ta colère et plus à ta bonté. Pense mieux à la chose et ta noble indulgence Esteimira dans ton cœur tout désir de vengeance. Quand tu fis ce voyage estrange et mal heureux, Manquas-tu de Soldats braues et généreux? Vne histoire iidelle en a conté cent mille Victimes en ces lieux d'vn projet inutile, D'vn dessein qui pour toy sembloit vn peu trop bas, Et que les gens de bien ne te conseilloient pas; Nous ne manquasmes point dans ce triste voyage D'ardeur pour te seruir, de force et de courage : Si nos armes alors eurent peu de bon-heur, L'on y vid de la perte et non du deshonneur : Et le Niester superbe a trop fait de trophée D'vne troupe Turquesque en ses flots estoufée : Toutesfois TEnnemy, dont tu dis les explois, Serré de tous costez et réduit aux abois, D'vne Milice fuible, et lâche, et méprisée, Receut pourtant la Paix qui luy fut imposée; Cinq articles nouueaux de son Prince acceptez Decouurent clairement qu'ils furent les domptez, Pourquoy donc auiourd'huy ta Hautesse animée Nous doit-elle traiter en déserteurs d'armée? Et veut-elle en fuyant nous réduire à la faim. Lors qu'elle est obligée à nous donner du pain?
Page 47.
Pourquoy faut-il, Seigneur! employer Tartifice
Pour tromper auiourd'huy ton Peuple et ta Milice?
Quoy? feindre pour la Mecque vn vœu de Sainteté;
C'est te trahir toy mesme auec impieté!
Et c'est prendre à tesmoin la Puissance Diuine
D'vne mauuaise foy que Bisance deuine.
Et qui sous la couleur d'vn voile spécieux
A paru dés Tahord toute claire à nos yeux.
Nous sçauons bien, Seigneur! que ce pèlerinage
Est vrayment vne fuite et non pas vn voyage :
Il ne faut point vser de serments superflus;
On void bien que tu parts pour ne reuenir plus.
Tu n'as rien oublié de toutes tes richesses;
On en a veu remplir vn grand nombre de quaisses.
Et le soin d'emporter tes plus riches trésors
T'a fait mesme passer iusqu'au séjour des morts.
L'ame du grand Acmat dans vne voûte obscure,
Si l'on en croit les tiens, en a fait vn murmure,
S'est plainte bassement de quoy Ton est entré
Pour oster vne enseigne à son Turban sacré :
Et mesme t'a repris, par des songes funestes,
Du dessein que tu fais d'abandonner ses restes.
Quitte donc cet objet qui t'est pernicieux,
Et qui peut t'attirer la colère des Cieux;
Et pour mieux conseruer ta gloire et ta Couronne,
Sois vn peu moins facile aux conseils qu'on te donne :
Pages 47 et 48.
72 OSMAN
Reconnois le danger où ce charme t'a mis,
Et discerne les tiens d'entre tes Ennemis;
C'est ce que nostre Corps en larmes te demande.
Et les testes des trois qu'il faut que l'on nous rende. Pour nous voir à la fin d'vn si grand desplaisir. Il faut que nous ayons celle du grand Vizir, Celle du Secrétaire et celle de ce traistre Qui s'est rendu si riche en dérobant son Maistrc.
OSMAN
Leur audace à tel point ose se dérégler!
Où sont des Capigis qu'on les aille estrangler.
ORCANl-:.
Ne ferme plus l'oreille à nos iustes requestes! Seigneur, fais sur le champ qu'on nous donne ces testes. Si tu ne satisfais nos désirs promptement. Nous irons les saisir dans ton appartement.
Quoy? parler à la Porte auec tant d'insolence? Musulmans, l'Empereur vous impose silence! II est temps de vous taire et de vous retirer.
Pages 48 et 49.
Tr.AGEDIE.
Non pas sans le reuoir, et sans te uv^chirer; Monstre, qui te nourris des misères publiques, Et t'enrichis toujours par des moyens obliques. Qu'on tire sur ce traistre! Il a beau se cacher, D'entre les bras d'Osman nous Tirons arracher. Donnons, mes Compagnons? Cette affaire auancée N'a pas lieu maintenant d'estre plus balancée : C'est trop indignement se laisser rebuter, C'est assez discourir; il faut exécuter. Mamud, pour consoler tout le camp qui soupire, Ordonne de l'attaque et que le canon tire.
Fin du quatrième Acte.
Page 49.
74 OSMAN