SCENE PREMIERE
OSMAN Seul.
Fortune! Nimphe inconstante, Qui, survne conque flotante.
Fais tourner ta voile à tout vent !
Auras-tu pour Osman des outrages sans nombre? Il est si fort changé que ce n'est plus que l'ombre De ce grand Empereur qu'il fut auparauant.
Paae 5o.
Le desordre de la licence,
Qui choque auiourd'huy ma Puissance,
N'eut iamais de comparaison.
On ne void en ce lieu que sang et que tueries, On brise le Serrail, et le feu des furies Se porte sans respect iusqu'en cette Maison.
D'icy la Raison est bannie,
Le cours dVne aueugle manie
N'y reconnoist plus le deuoir.
En ces extremitez quel secours dois-ie attendre? Mes amis sont esteints, ce n'est plus rien que cendre. Et tous mes ennemis accroissent leur pouuoir.
Monstres ennemis du mérite,
Et que son bel esclat irrite!
Finirez-vous par mon trépas?
Et vous, chers seruiteurs, honorables victimes, Dont la fidélité passe pour des grands crimes, Mourray-ie du regret de ne vous vanger pas?
Rien n'est égal à ma disgrâce :
Le mal-heur me suit à la trace,
le ne sçay plus où me guider, le me trouue accablé de soucis et de peines; Et qui ne connoit point les misères humaines, Pour en voir le Tableau n'a qu'à me regarder.
Pages 5o et 5i.
Mon Turban n'a plus sa Couronne :
Son esclat pompeux enuironne Le front d'vn Deruis hebeté.
Mustapha l'insensé m'oste mon héritage, Tout le monde me quitte et pour tout auantage le n'ay que ma valeur qui ne m'a point quitté.
Mustapha proclamé prendroit vne Couronne
Sur la teste d'Osman? d'Osman? Cela m'estonne.
Si les fils d'Ismaël, dont le Camp glorieux
Paroist tantost vaincu , lantost victorieux,
Auoient en nos combats le sort si fauorable
Que leur prospérité me rendit misérable :
Encor qu'à leur progrez ie me visse immolé
Ce malheur éclatant me rendroit consolé;
l'y verrois pour le moins quclqu'ombre de lustice;
Vn beau coup me feroit tomber au précipice.
Si c'estoit Ladislas, que i'ay veu quelquesfois
Combattre au premier rang dans de fameux explois,
Et monstrer aux périls vn courage intrépide,
Que pousse la valeur et que la gloire guide :
le ne trouuerois pas mon sort trop inhumain.
le dirois : ie péris; mais d'vne belle main.
Et le bras glorieux sous lequel ie succombe,
De ses propres Lauriers peut honorer ma Tombe.
Page 5i ,
Mais que ie sois destruiî, mais que ie sois chassé,
Par vn homme idiot, par vn oncle insensé,
Qui s'est réduit luy-mesmiC en vn lieu solitaire,
Qui ne sçauroit parler, ny ne sçauroit se taire;
Qu'à ce Prince hebeté l'Empire soit offert.
C'est vn nouueau Dédale où ma raison se perd :
C'est vn accablement où toute ma constance
Ne sçauroit opposer assez de résistance,
le ne puis démesler vn nœud si fort confus,
le m'y void, ie m'y cherche, et ne m'y trouue plus.
Toutesfois, quelque espoir flate encore mon ame.
Vssin Bassa me garde vn zèle tout de flame;
Il peut encor pour moy quelque ligue former
Auec son confident le Bassa de le Mer.
Il faut que i'aille voir ce couple si fidèle
Qui soutiendra ma chute et prendra ma querelle :
Il faut mettre à l'épreuue vne longue amitié,
Que peuuent augmenter les traits de la pitié.
Cieux! qu'est-ce que ie vois ! Cette fille importune
Accroît par son objet ma mauuaise fortune,
Ne prenons pas la route où ses pas sont tournez.
Ou passons promptement, le mouchoir sur le nez.
Pages Si et 52.
?8 OSMAN