‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 21 sur 98 · LA FILLE DV MOVPHTI, FATIME · texte numérisé non relu

LA FILLE DV MOVPHTI, FATIME

La Fille clu movphti.

A ! le cœur insensible , ha ! le cruel qu'il est , Sa cruauté me tuë et sa vertu me plaist : II ne me peut souffrir, il me hait, il m'abhorre; II me quitte, il me fuit, et si ie Tayme encore. O Sultan mal-heureux ! on va dessus tes traces, On va par ton trespas terminer tes disgrâces, Et ton cœur qui paroist et si grand et si haut Ne pourra soustenir vn si puissant assaut. le vois ta résistance et vois ton Cimeterre Faire voler d'abord quelques testes par terre; Mais il faudra subir les loix de ton mal-heur, Et qu'à la fin le nombre accable la valeur :

Pages 55 et 56.

84 OSMAN

Il faudra que des tiens !a fureur sans seconde

Donne vnenuict dernière aux plus beaux iours du monde.

Pourquoy t'av-ie reveu, Prince trop glorieux?

Que n'ay-Je esté pour toy sans oreille, sans yeux,

Sans orgueil, sans courroux, sans esprit, sans adresse,

Sans soupirs et sans pleurs, ou plustost sans tendresse?

Pourquoy de ton ohiet me laissay-je toucher?

Ou pourquoy n'es-tu pas plus tendre qu'vn rocher?

Pourquoy ta cruauté n'esi-elle point capable

D'estre pour mon suiet vn peu moins qu'implacable?

le te suiurois par tout dans ce pressant danger.

Soit pour te secourir, ou soit pour te vanger :

Et si toute espérance enfin estoit perdue

l'aurois au moins le bien de périr à ta veuë.

De marquer de mon sang la grandeur de ma foy,

Et de dire en mourant : « Osm.an , ie meurs pour toy !

D'vn courage constant ie meurs pour ta querelle,

Et ie ne vouJrois pas que ma mort fust plus belle :

Souuiens-iov. que toy seul eus droit de me charmer,

Que ie cesse de viure et non pas de t'aymer. »

FATIME

Ha Madame! arrestez ces larmes et ces plaintes, Possible son salut dissipera vos craintes.

La Fille du movphti.

Ha Fatime!

Pasre 56.

FATIME

lamais ie n'ay bien sçeu comment Ce feu dans vostre sein s'éprit si viuement : Et si ce souuenir n'accroist vostre martyre, Dites-m'en quelque chose.

La Fille du movphti.

Ha! le puis-je bien dire Sans rougir, sans frémir? le puis-je dire, ô Dieux! Tout ce mal m'est venu d'auoir ouuert les yeux! Vu bruit auantageux en ma triste mémoire Auoit desia tracé mille traits à sa gloire, Lors que par sa présence et sans aucun dessein Il se graua luy-mesme au milieu de mon sein. En vn iour triomphant, ie le vis, ce Monarque Dont le sort glorieux semble brauer la Parque, Que le iour estoit beau qui me fut si fatal! le le vis comme en pompe, il sortoit à cheual ; Lors que pour eleuer sa haute renommée Il menoit vers le Nort vne puissante armée, lamais les yeux mortels n'ont rien veu de pareil; Il auoit de l'éclat autant que le Soleil. Il sembloit qu'il marchast pour mettre tout en flame, Et ce feu dangereux ne brûla que mon âme. Fobseruay trop ce Prince aimable et redouté, Qui, s'il n'ostoit la vie, ostoit la liberté.

Pages 56 et 57.

OSMAN

Tant de charmans appas, de grâces, de merveilles

Entrèrent par mes yeux comnie par mes oreilles;

Que ma raison timide à ce premier abord

Laissa rauir mon cœur sans faire aucun effort,

Et par tant de vertus et de charmes séduite,

Se porta d'elle-mesme à quitter ma conduite :

Elle laissa mon ame au pouuoir de mes sens,

A la discrétion de ces désirs naissans.

Qui prenans tousiours force et croissans à toute heure

Ont empiré le mal dont il faut que ie meure.

A quels termes cruels, à quel point de mal-heur.

M'ont réduite depuis ma crainte et ma douleur?

Mais enfin la douleur plus viuemeni emprainte

En mon ame enflamée a surmonté la crainte.

Tay quitté les soupirs, les pleurs et les regrets,

Pour soulager mon mal par de meilleurs secrets :

En de tranquilles nuits vingt fois ie suis allée

Conduite de TAmour, nuds pieds, écheuelée.

En des Antres obscurs, aux entrailles des monts,

Pour demander auis et secours aux Démons :

Mais tout cela sans fruit; car leur noire puissance

En receuant mes soins trompoit mon innocence;

Enfin, comme l'amour, quand il est bien puissant,

Se rend ingénieux et dénient agissant,

le me voulus seruir de cette aimable fille,

Que la sœur du Sultan prit en nostre famille :

Pages 5/ et 58.

Tu sçay bien tout le reste, il me souuint de toy,

le deposay bien-tost mon secret à ta foy,

Auec cette fatale et funeste peinture

Qui causa de nous deux la mauuaise auanture;

Mais quels hommes de sang, quels horribles coureurs

Auec vn si grand bruit augmentent mes terreurs?

Ha! mon espoir se perd et mes craintes s'accroissent,

C'en est fait; ie l'aprens de ces gens qui paroissent,

Ils viennent tout exprès m'en faire le rapport.

Qu'est-ce que vous cherchez?

Page 1