SCENE IV
LA FILLE DV MOVPHTI, FATIME, MAMVD.
MAMVD.
Madame, Osman est mort.
C'est de la part d'Orcan que nous venons te dire Qu'il a perdu la vie aussi bien que l'Empire, Et ce mesme Bassa t'en diroit le destail, N'estoit que Mustapha le retient au Sérail;
Pages 58 et 5g.
88 OSMAN
Mais de ce grand auis ma bouche s'est chargea. D'où vient que tout à coup sa couleur est changée? Il semble à ce discours que des ennuis pressans Luy veuillent dérober la liberté des sens.
FATIME
Vn repentir tardif à son courroux succède; Mais quoy, cet accident est vn mal sans remède?
La Fille du movphti.
Ha! Fatinie!
KATIME.
Ha! Madame!
La Fille du movphti.
Osman mort auiourd'huy, Toute nostre espérance est morte auecque luy; Mais aprens-moy le reste et de quelle manière Le Sultan fils d'Acmat a perdu la lumière.
MAMVD.
Madame, il l'a perdue auectant de valeur, Que Mustapha luy-mesme en a de la douleur; Il pleure cette mort, luy qui l'a commandée Et qui d'vne fenestre encor Ta regardée.
Page 59.
La Fille du movphti.
le m'en estonne fort, vne belle action Apporte à ses Authcurs bien peu d'aflliction; Mais poursui ce récit!
MAMVD.
Pour vous dire le reste DVne chose admirable autant qu'elle est funeste, Quand TEmpereur qui vit par tout fut proclamé, Osman, de ce grand bruit, ne fut point alarmé; Mais, trauesty pourtant, alla parmy la ville Faire de ses amis la recherche inutile : Car les amis de Cour, ces mouches des Palais, Dans les aduersitez ne nous suiuent iamais : Et si dans vn bon sort leur lâcheté nous loue, Leur main dans vn mauuais nous iette de la boue. Peu de gens prirent part à son grand déplaisir, Hormis Vssin Bassa, qu'il fit son grand Vizir. Honneur infructueux, sans crédit, sans puissance, Et dont la fin bien-tost a suiuy la naissance : Il vouloit sous ce tiltre haranguer les Soldats, Leur donner des raisons qu'ils ne receuoient pas; Mais ces impatiens choquez de son audace L'ont en moins d'vn moment déchiré sur la place : Et ce peuple animé traisne encor les morceaux
Pages 59 et 60. i3
oo OSMAN,
De son corps misérable à trauers les ruisseaux.
Tandis Osman le cherche et faisant ceste queste,
Trouue vne Compagnie et Selim à la teste
D'vn mouchoir à l'instant il tâche à se cacher,
Mais Selim reconnoist ce qu'il alloit chercher;
Le decouure à sa troupe et luy criant : « Arreste »,
Tient pour le terrasser sa pertuisane preste.
Le Sultan pour ce'a ne s'épouuante pas,
Met le sabre à îa main, le vient joindre au grand pas
Et, parant vn grand coup au2cque la main gauche
Luy met le corps en deux comme vne herbe qu'on fauche.
En suitte, se seruant du mesmc coutelas,
Il fait soudain voler vingt testes et vingt bras :
Les premiers abatus, il entre dans la presse,
Frappe de tous costez et chamaille sans cesse.
Pénètre auec le fer iusqu'au septième rang
Et ne donne aucun coup sans répandre du sang :
De mesme qu'vn Lvon pressé dans vne chasse.
Qui valets et piqueurs, chiens et chenaux terrasse.
Et paroist au péril noblement courroucé
En s'addressant tousiours à ceux qui l'ont blessé.
Ainsi le grand Osman, deçà, delà, s'arreste
A quiconque parok iuy vouloir faire teste.
Et sans destruire ceux qui semblent s'effrayer,
Il court aux plus hardis e* '.es va foudroyer :
Pa^e 60.
le croy quUnfatigable en sa propre furie
Il en eut iusqu'au soir fait vne boucherie,
Si, tandis qu'il tenait encor le bras haussé,
D'vn grand coup par derrière on ne Peut point blessé;
Mais le sifflant éclair dVne tranchante hache
La moitié du bras droit de l'autre luy détache :
Dès qu'il est desarmé, qu'ii est hors de combat,
Chacun se iette à luy, par terre Ton l'abat.
Et comme encor d'vn bras il lutte dans la fange,
Qu'il en tient quelques-vns qu'auec les dents il mange,
D'autres prennent le temps de le venir charger,
Et luy coupent le col sans courre aucun danger.
La Fille du movphti.
O brutale furie! ô cruauté barbare!
A t'on peu l'exercer sur vn sujet si rare? Ainsi donc fut meurtry par des monstres peruers Le Prince le plus grand qui fut en l'Vnivers.
MAMVD.
Ce chef si glorieux , cette teste Héroïque Est portée au Serrail sur le fer d'vne pique. On diroit qu'elle iette vn regard menaçant, Que d'vn feu de vengeance elle éclaire en passant, Et l'vn de nos Demis remarque en ce visage De nos prochains mal-heurs vn asseuré présage.
Pages 60 et 6i.
92 OSMAN
La Fille du movphti.
C'est assez, c'est assez, de grâce arreste-toy ! On n'a rien fait encore, on ne peut rien sans moy. Quoy que iidelement ta bouche me raconte, L'Impérieux Osman vit encor à ma honte.
MAMVD.
Osman viuroit encor.
La Fille du movphti.
Ouy, ouy, tu ne sçay pas Qu'vn obstacle secret s'oppose à son trépas; De quelque haut exploit dont ta troupe se vante, Le Sultan n'est point mort, puisque ie suis viuante, le l'apperçûis encor noblement dépité Au retour de Pologne où les siens l'ont quitté. Quand son grand cœur contraint de cacher sa colère Brûle d'vn feu secret qui par ses yeux éclaire : le le vois, ce grand Prince, au point d'vn partement. Qui fait connoistre aux siens son mécontentement; le l'aperçois qui m'aymc et qui me persécute, Qu'il braue les mal-heurs et qu'il leur sert de butte, le vois son Port Auguste et plein de Majesté, Qui releue l'éclat d'vne masle beauté : Et vois mesme briller, parmy l'air qu'il respire, La grandeur Othomane et celle de l'Empire.
Paçes 6i et 62.
On ne Ta pas destruit, encor qu'on l'ait surpris. Il nage dans mon sang, il court dans mes esprits; Auec son insolence, auec son iniustice, Il subsiste en mon cœur; mais il faut qu'il périsse, II mourra sur le champ, cet aimable inhumain, Qui ne pouuoit mourir que d'vn coup de ma main. Elle se donne trois coups de poignard.
MAMVD.
Ha! Madame, arrestez! Vous meurtrir de la sorte!
La Fille du movphti.
C'en est fait! c'en est fait!
FATIME
Ha! malheur! elle est morte!
Soustenez-la de grâce et faites promptement Qu'on mette nos deux corps dedans vn monument.
Fin du cinquiesme Acte.
A xtr \tr ^ ^ ^'f Tir A lit T^ T$f A T^f A A A
Extraict du Priuilege du Roy.
Par Grâce et Priuilege du Roy, donné à Paris le 17. luin 1647. signé le Brun, il est permis au Sieur Tristan l'Hermite, de faire imprimer vnc pièce de Théâtre de sa Composition, intitulée Osman Tragkdie, et ce pendant le temps et espace de vingt ans entiers et acomplis, à commancer du iour qu'elle sera acheuée d'imprimer, et dertences sont faites à tous Libraires, Imprimeurs et autres, de l'imprimer à peine de trois mil liures d'amande, confiscation des Exemplaires, de tous dépens, dommag^es et interests, comme il est plus amplement porté par lesdites lettres.
Et ledit sieur Tristan a cédé et transporté le droit de son Priuilege à Guillaume de Luynes, pour en iouïr le temps porté par iceluy.
Acheué d"imprimer pour la première fois, le premier Feurier i656.
Les Exemplaires ont esté fournis.
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NOTICE bibliographique;
Bien que le privilège d'Os^nan soit daté du 17 Juin 1647, cette tragédie ne parut qu'en février i656, cinq mois après la mort de Tristan (7 septembre i655). Quinault, qui s'en était fait Téditeur, ne put, sans doute pour des raisons financières, faire imprimer qu'un modeste petit volume in- 12 de 64 pages, bien mesquin si on le compare aux bjaux in-quarto des autres ouvrages de Tristan THermite.
L'exemplaire rarissime, *^ d'après lequel j'ai établi mon texte, appartient à la Bibliothèque de l'Arsenal. Il porte la date de iGSô et a été publié par Guillaume de Luynes. Imprimé en très petit caractère, il présente près de quarante vers par page , alors que les in-quarto , où figurent les diverses tragédies de Tristan, ne nous en offrent
* La Bibliothèque nationale ne le possède pas.
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guère que vingt-six ou vingt-huit. Dans ces conditions, pour conserver à la réimpression de ÏŒiivre dramatique de Tristan l'Hermite sa beauté et son unité, il a bien fallu renoncer à imprimer Osman page pour page. Mon édition contient donc 94 pages au lieu de 64, non compris : le titre, Tépître dédicatoire de Quinault et la liste des personnages. — J'ai, du reste, indiqué soigneusement, au bas de chaque feuillet, le numéro correspondant des pages du petit volume de la Bibliothèque de l'Arsenal, et j'ai respecté, autant que cela m'a été possible, sa disposition typographique.
C'est, d'ailleurs, un texte assez correct, où Je n'ai eu à rectifier que des fautes insignifiantes, telles que dêtrhrôner pour déthroner (Acte II, Scène i", 23« vers); Ha! ie ne n'cscoute rien, pour Ha! ie n'escoute rien (Acte III, Scène m, 45= vers); que toy seul eut droit, pour que toy seul eus droit [Acte V. Scène m, 3i= vers).
Bien que VOsman paraisse être resté assez longtemps au répertoire, il ne fut pas réimprimé. C'est donc la seule des sept pièces de Tristan (à part V Amarillis , simple travail de marqueterie) qui se trouve reproduite pour la première fois. Aussi, suis-je heureux et fier — reconnaissant aussi pour les chers et dévoués concours qui m'ont été donnes — de penser qu'avec les faibles moyens dont je disposais, et malgré de terribles coups de la fortune, je suis enfin arrivé à poser la dernière pierre de l'édifice.