‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 6 sur 98 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

OSMAN, La SVLTANE Sœur, vn Huissier.

OSMAN

ENhn, c'est fait, ma sœur! la chose est préparée Pour succéder bien-tost comme elle est désirée. En cette occasion rien ne nous peut manquer. Dans quatre grands Vaisseaux i'ay tout fait embarquer; Et le Perse animé, le Russe et le Cosaque,

Pages 4 et 5.

Qui vont forcer Bizance à la première attaque,

Et donner tout en proye à leurs cruels efforts,

N'auront pas le loisir de piller nos trésors;

le n'auray pas Fennuy de voir réduire en cendre

Cette grande Cité que ie ne puis deffendre;

Ne trouuant plus icy que ce Camp mutiné,

Que ces lâches Soldats qui m'ont abandonné;

Qui ne gardent plus d'ordre et font assez comprendre,

Que de leur multitude on ne doit rien attendre :

Le dessein de partir ne se peut difîerer.

Ne pouuant nous deffendre, il faut nous retirer.

Nous ne sçaurions attendre avec ces tristes restes

Qu'vne perte apparente et des succez funestes;

Il faut céder au temps, à l'orage obscurcy,

Qui ne nous permet plus de demeurer icy.

La foiblesse est trop grande en ce bord où nous

sommes.

Nous reuiendrons vn iour quand nous aurons des

hommes , Et mesme il est prédit dans nos sacrez escrits Qu'enfin nous reprendrons ce qu'on nous aura pris.

La SVLTANE.

Seigneur, qui vous fait craindre vne telle auanture?

OSMAN

Des soldats dont le luxe amolit la nature,

Page 5.

8 OSMAN

Des courages faillis qui font de tous costez Mourir la discipline entre les voluptez. le n'ay plus de Soldats que ce Corps lâche et traistre, Amoureux du Repos, ennemy de son Maistre, Sorty de race infâme et de sang de Chrestien, Qu'autrefois mes Ayeulx prirent pour leur Soutien; Mais qui reste inutile au sort qui nous accable.

La svLTANE Soeur.

Ces Soldats sont pourtant vn Corps considérable.

OSMAN

Quel fut deuant Ouchin ce courage bouillant, Qui les a fait passer pour vn Corps si vaillant? Le Niester tînt pour faux tout ce qu'on en raconte, Il rougit de leur sang bien moins que de leur honte; Les lâches balançoient accompagnant mes pas. lis venoient au combat et ne combatoient pas, Aux lieux où leur valeur m'estoit si nécessaire, On trouuoit vn Eunuque au lieu d'vn lanissaire : Leur lâcheté stupide en ce fameux abord Ne donnoit pas vn coup en receuant la Mort. On les voyoit tomber ces Cœurs pusilanimes. Non comme des Soldats, mais comme des victimes; Comme des animaux abrutis comme ils sont,

Pages 5 et b.

Sans auancer le bras et sans leuer le front.

Voyant ce grand desordre et ces terreurs extrêmes , l'en fis autant périr que les Ennemis mesmes; le coupay mille bras dans ce iuste courroux, Pour les traisner par force à la presse des coups : Le fils de Sigismond rauy de leur deffaite, En les faisant plier, se mocqua du Prophète, Passa dessus leurs corps, donna iusqu'à mon parc, Perça mes pauillons des flesches de son arc. Et se fust acharné long-temps à la tuerie. Si ie n'eusse en personne arresté sa furie; Si ie n'eusse exposé le sang des Othomans, Pour attiédir l'ardeur de ces grands mouuements. Quoy me commettre encor à des Ames si basses, Qui ne peuuent oiiir prières ny menaces; Quand vn foible Ennemy se met à les chasser. Et ne reprennent cœur que pour me menacer? le veux, pour mon repos comme pour leur suplice. En vn autre climat faire vne autre Milice. L'Egypte enfante assez de Soldats florissans Qui sont fort courageux et fort obeïssans. Et qui , sans m'estourdir d'vne plainte importune , Trouueront de la ioye à suiure ma fortune. Ils sçauront comme moy combattre à coups de main, Ils supporteront mieux et le froid et la faim.

Pages 6 et 7.

10 OSMAN

La SVLTANE.

En prenant le conseil de faire vne retraite, II eust fallu tenir la chose plus secrette; Il eust esté besoin que vous fussiez party Deuant que dans la ville on en fust auerty. Le peuple en est émû, le Soldat en murmure, Et tant d'aduis receus sont de mauuais augure.

OSMAN

Gardons bien de tomber dans des pensers si bas : Ils peuuent murmurer; mais ie ne les crains pas, Et quelque bruit mutin qui par tout retentisse, Il faut que ie m'embarque et que Ton m'obeïsse. Ne porterois-ie enfin le tiltre d'Empereur, Que pour estre conduit par la commune erreur? Quoy Ton me chargeroit d'inuisibles entraues, Pour m'adiouster en suite au nombre des Esclaues: Quoy Ton me contraindroit de garder la Cité? le puis passer ailleurs en toute liberté : DVn pouuoir absolu sans qu'on ait rien à dire, le puis mettre par tout le siège de l'Empire. Aussi ces bruits confus ne m'empescheront pas De porter dans l'Asie, et mon Trosne, et mes pas. D'y faire vne Milice et plus belle et plus forte, Que celle qui sans fruit murmure à nostre Porte, Qui portera la Guerre aux lieux qu'il me plaira,

Page 7.

TRAGEDIE. n

Et qui fera périr quiconque en parlera. Que si nos Matelots ne mettent point au large, C'est que nostre vaisseau n'a point encor sa charge : l'y veux faire embarquer le plus beau des Trésors, Que iamais la Nature ait produit sur ces bors,

En se tournant vers Fatime.

Cette ieune beauté de charmes si pourueuë, Qu'on m'a représentée et que ie n'ay point veuë.

FATIME

Seigneur! elle est bien faite, elle a beaucoup d'apas, Qu'en vn objet vulgaire on ne rencontre pas; Mais à n'en point mentir, i'estime dauantage Les traits de son esprit que ceux de son visage.

OSMAN

Mais elle a les yeux noirs et les cheueux aussi? Sa gorge est belle encor?

FATIME

Seigneur elle est ainsi.

OSMAN

Sa taille?

FATIME

Auantageuse.

OSMAN

Et son esprit?

FATIME

Céleste.

Pages 7 et 8.

12 OSMAN

OSMAN

Sa parole?

FATIME

Charmante.

OSMAN

Et son humeur?

FATIME

Modeste.

OSMAN

Agréable?

FATIME

Mais fiere et pleine d'vn orgueil A mettre d'vn amant l'espérance au cercueil.

Elle dédaignera Tamour que i'ay pour elle?

FATIME

Seigneur, ie ne croy pas qu'elle soit si cruelle.

La SVLTANE.

Fatime est en crédit, Fatime est en honneur, Voyez comme elle traite auecque son Seigneur!

OSMAN

Quoy son aimable esprit respond à son visage? A-t'elle tant d'appas?

Pages 8 et 9.

TRAGEDIE. i3

FATIMr.

Elle en a dauantage; Mais quoy, ie suis suspecte auec quelque raison, La Sultane Iny fait vn signe comme pour luy imposer silence.

Ayant esté long-temps nourrie en sa Maison,

Possible l'amitié m'a fasciné la veuë.

Et sa ieune beauté d'appas est moins pourucuë.

La SVLTANK.

Elle est intéressée à la louer si fort.

Au hazard du naufrage elle tend vers le port;

Mais vostre amour, Seigneur, se trouue sans exemple!

Vous vous en estes pris à la voir dans le Temple.

C'estoit ne la point voir, on n'a iamais parlé

Que l'on fust esblouy par vn Soleil voilé,

OSMAN

Mais, ma sœur, i'en ay veu la taille et la peinture.

La SVLTANK.

Mais, Seigneur, ce portrait peut estre vnc imposture.

OSMAN

Quelqu'vn aura-t'il pris plaisir à m'abuser?

La SVLTANK.

On aura pris plaisir à la fauoriser.

Page 9.

14 OSMAN

OSMAN

On ne peut me tromper sans vne audace extrême.

La SVLTANE.

Le Peintre aura voulu la tromper elle mesme.

OSMAN

C'est soupçonner vn mal sans aucun fondement.

La SVLTANE.

Mais c'est aussi, Seigneur, aimer légèrement.

OSMAN

Il n'importe comment; ie me veux satisfaire.

La SVLTANE.

Seigneur! vn prompt départ vous seroit nécessaire, Et ie redoute fort que cet obiet charmant Apporte vn grand obstacle à vostre embarquement. Son Père à vos désirs oppose des scrupules.

OSMAN

On combat de ma part ses raisons ridicules; Par mon commandement le Vizir est parti, Pour dire promptement mon désir au Mouphti.

La SVLTANE.

Vous sçauez son humeur qui n'est guère traitable.

Pages 9 et lo.

TRAGEDIE. i:

OSMAN

I! sçait que ma colère est assez redoutable.

La SVLTANE.

Si i'ose déclarer le danger que i'y voy,

l'ay peur qu'à vos désirs il oppose la Loy,

Et que de cet effort à Tinstant ne resuite

Tous les mauuais effects qui naissent d'vn tumulte.

Desia le Janissaire émû par la Cité,

Est contre le Serrail à demy reuolté.

II ne faut quVn prétexte à ces âmes cruelles,

Qui brûlent de désir pour les choses nouuelles :

Vous leur en donnez deux en cette occasion,

En choquant la Police et la Religion.

De moy, ie tiens desia pour présages sinistres,

L'audace qui les porte à blâmer vos Ministres;

Contre vos seruiteurs exprimer leur courroux.

C'est indirectement se vouloir prendre à vous;

Il est mesme apparent que ces troupes rebelles

De vos desseins secrets ont apris des nouuelles.

OSMAN

Qui leur auroit appris? TAga qui n'en sçait rien?

La SVLTANE.

Des traîtres, des meschans, qui font les gens de bien. Dieu fasse s'il luy plaist que ma peur soit trompée.

Page 10.

i6 OSMAN,

OSMAN

Horsmis le Musulman qui porte mon espée,

Et tousiours pour me plaire a cent propos flateurs,

le ne puis soupçonner nul de mes seruiteurs.

La SVLTANE.

Le Selictar Aga qui fait le Politique Et s'entretient tousiours pour la cause publique? Ah! mon esprit le craint, et seroit esbahy Que cet homme trompeur ne vous eust point trahy; L'Aspic qui s'entortille à l'heure qu'on l'enchante, A bien moins de replis que cette Ame meschante; Dans ses déguisements ie le connois. Seigneur! le vois distinctement dans le fonds de son cœur. En sa noirceur cachée il pense à quelque ouurage. Que n'expriment iamais sa voix, ny son visage. Il vous trahit sans doute et va par ce forfait Esclaircir les horreurs d'vn songe que i'ay fait.

OSMAN

Hé! de grâce, ma Sœur, ne parlons point de songes, On ne peut rien connoistre en leurs confus mensonges, Et les faire expliquer par le plus entendu. N'est rien qu'vne folie et que du temps perdu; le fis, dés l'autre Lune, vn songe épouuantable Qui n'a point eu depuis de suitte remarquable.

Paces lo et 1 1.

Selon qu'on expliquoit le Chameau débridé,

le deuois de TEmpire estre dépossède;

Mais tous ces pronostics sont des chimères vaines.

Ce farouche animal est encor sous les resnes,

Il aura beau gémir et beau se tourmenter,

le sçay parfaitement comme il faut le domter.

La SVLTANE.

Seigneur, le coup encor peut suiure la menace. Le temps n'est point passé.

OSM4N.

Non; mais il faut qu'il passe.

Pour tromper le malheur il faut nous en aller, Partons dés cette nuit; mais qui nous veut parler?

FATIME

Vn Eunuque, Seigneur, a quelque charge expresse D'apporter promptement vn mot à ta Hautesse.

OSMAN

C'est de chez le Mouphti que ce Messager vient, Et c'est à mon Vizir que l'Eunuque appartient. Il faut que le Mouphti dans son indépendance Fasse à mes passions accorder sa prudence , S'il me fait perdre encor du temps à le prier; Mais sçachons ce que c'est, donne-moy ce papier.

Pages II et 12. 4

8 OSMAN

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