‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 76 sur 98 · DE TRISTAN L HERMITE · texte numérisé non relu

DE TRISTAN L HERMITE

Mlles Page et de Fehl, ne porta point comme on s'y attendait aux répétitions. Mais, le premier jeudi, à partir du troisième acte, le public fut conquis : la scène du tribunal, déjà si racinienne de dessin, laissa une profonde impression; la belle M"^ Page, qui portait à ravir le joli costume prêté à Mariane par Abraham Bosse, émut les spectateurs avec les stances énergiques et touchantes de la prison; l'entrevue de la mère et de la fille au quatrième acte fit un grand effet, et, au dénouement, le récit de Narbal et les fureurs d'Hérode enlevèrent la salle. Les acteurs furent rappelés, ce premier jeudi, après chacun des quatre derniers actes. A la seconde représentation, les spectateurs furent d'abord plus froids. Deux incidents, il est vrai, s'étaient produits, qui, changeant les dispositions du public, menaçaient de compromettre le succès final : à la dernière scène du second acte, les rideaux, lâchés par un machiniste, s'étaient brusquement refermés, bousculant Phérore et coupant les dix derniers vers de l'acte, vainement réclamés par la salle mécontente; et dans la scène du tribunal, au troisième acte, l'infortunée M^'* Page, dont la sandale s'était défaite, avait failli s'étaler tout de son long. La tragédie aurait pu tomber avec elle, et je le craignis un moment; mais il n'en fut rien, ce qui prouve que la pièce intéressait très réellement les spectateurs. Les deux derniers actes portèrent même plus encore que le jeudi précédent : la prière de

VI POSTFACE DES ŒUVRES DRAMATIQUES

Mariane souleva de longs bravos, et les fameuses imprécations d'Hérodc un tonnerre d'applaudissements, montrant bien que, malgré ses deux cent soixante et un ans, la vieille tragédie de Tristan était encore vivante, et bien vivante.

Succès pour Tristan plus durable que la reprise de sa tragédie, M. Dietrich a, quelques mois après, en i8g8, donné, à la librairie Pion, une nouvelle édition de son amusant roman réaliste. Le Page disgracié.

Enfin voici que M. Edmond Girard , dans ses utiles et élégants Cahiers d'un Bibliophile, vient de rééditer le théâtre complet de Tristan THermite et de tirer ainsi véritablement du tombeau ces belles mortes, qui avaient nom La Mort de Scnèque et La Mort d'Osman.

Mais si, dans cette édition très soignée, il écarte d'elles avec un scrupule religieux tous les grains de poussière, il n'ose point déranger un pli de leur vêtement, ni se permettre une correction hasardée. Pour ma part, je l'approuve pleinement : savons-nous jamais si telle forme, qui nous paraît vicieuse, n'est pas un provincialisme ignoré de nous, ou bien encore un archaïsme oublié? Dans La Mort de Sénèqiie, par exemple, tel critique autorisé de la Revue des Langues romanes condamne ce vers :

Ce songe, absolument sont de vaines menaces,

et propose de le remplacer par cet autre :

Les songes bien souvent sont de vaines menaces.

DE TRISTAN L HERMITE Vil

Pourquoi? Le vers de Tristan est très clair : « D'absolument vaincs menaces sont ce songe. » La construction moderne serait : « Ce songe, ce sont de vaines menaces. » Mais des constructions semblables à celle de la phrase de Tristan, c'est-à-dire un substantif singulier servant d'attribut et placé devant un verbe qui s'accorde avec son sujet au pluriel, sans être séparé de l'attribut par le mot : ce, des constructions semblables, on en relèvera jusque dans les écrivains du dix-huitième siècle, dans Montesquieu, par exemple, [Esprit des Lois, xx,6): » L'effet du commerce sont les richesses » , ou dans Buffon [L'Ecureuil] : « Sa nourriture ordinaire sont des fruits. » M. Edmond Girard me paraît donc avoir été ici un sage, qui, dans le doute, s'est abstenu de corriger les vers de Tristan.'

Il veut bien me faire l'honneur de me demander une Postface pour sa belle édition du Théâtre de Tristan l'Hermite, et je l'en remercie.

Mais, que dire dans cette Postface?

Ma première pensée avait été d'y résumer mon gros livre sur Tristan. Mais à quoi bon? N'est-ce pas toujours au gros livre que se reporteront curieux et travailleurs? Et, d'ailleurs, ce résumé a été fait et bien fait par M. Dietrich, dans la Préface de son édition du Page disgracié.

1. Je regrette seulement que la nouvelle édition ne donne pas les pièces de Tristan dans leur ordre chronologique.

VIII POSTFACE DES ŒUVRES DRAMATIQUES

Je préfère donc, puisque je m'adresse ici à des bibliophiles, leur dire ce que, depuis iSgS, j'ai réuni de nouveau sur les oeuvres de Tristan et sur les éditions de ces œuvres. Ce ne sera pas très attrayant, je le sais. Ce ne sera pas très important non plus, car des renseignements bien minces seulement avaient pu passer à travers les mailles de mon enquête; mais au moins ce sera de l'inédit.

D'ailleurs à mes notes personnelles est venu joindre les siennes un poète, M. Jacques Madeleine, qui se proclame fièrement le disciple de Tristan , qui a recueilli avec piété tout ce qu'il a pu trouver de son maître, et qui garde avec un soin jaloux dans sa bibliothèque telle plaquette que j'avais vainement cherchée dans un nombre considérable de bibliothèques publiques et privées, en France et à l'étranger. M. Jacques Madeleine a spontanément ouvert son trésor à l'historien de Tristan, qui l'en remercie publiquement ici, et qui ne manquera point d'indiquer chemin faisant la large part qu'a, dans tout ce qui va suivre, le disciple de Tristan.

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