LE GARDE
Madame , le voicy qui vient vous receuoir.
CIRVS.
Ne vous affligez pas belle et chaste Panthee, C'est en femme de Roy que vous serez traictee. Et le terme absolu de vostre liberté Dépendra désormais de vostre volonté; Si tost que d'Abradate on aura des nouuelles, le vous feray guider par des troupes fidelles, Dont l'asseuré conuoy ne vous quittera pas Qu'il ne vous ait du camp remise entre ses bras. Cirvs ayant sceu vaincre emportera la gloire D'auoir sceu noblement vser de la victoire;
8 PANTHEE,
En vous rendant l'honneur et la ciuilité Que veulent vostre sexe et vostre qualité.
PANTHEE.
Délices de TAsie et l'honneur des Monarques,
En qui Ton void des Dieux tant d'immortelles marques :
Prince qu'on peut nommer le plus grand des humains,
le bénis ma disgrâce estant entre vos mains
Et ce trait de malheur si doucement s'efface,
Que ie pense faillir en l'appellant disgrâce :
Selon que vos bontez me le font esprouuer,
C'est le plus grand bon-heur qui me peust arriuer.
L'accident est bien doux qui me fait reconnaistre
Celuy que mon Seigneur doit choisir pour son maistrc;
Et de qui le mérite est si grand, qu'auiourd'huy
Tout l'Vniuers encor doit releuer de luy.
CIRVS.
Madame, auec excez vostre bonté me flatte.
Seigneur, vostre bonté s'est acquise Abradate; l'ay depesché des miens pour luy faire sçauoir Qu'elles sont vos vertus, et quel est son deuoir. S'il n'a changé d'esprit i'ose bien me promettre Qu'il viendra vous treuuer ayant receu ma lettre,
Et qu'il vous seruira s'il est autant heureux Qu'il a tousiours esté fidelle et généreux.
CIRVS.
Madame, ie n'ay point mérité cette grâce. Mais pourroit-il quitter le party qu'il embrasse, Et laisser des voisins pour suiure vn Estranger? Sa réputation y courroit du danger; le donne à vos propos vne entière créance : Mais ces grandes faneurs passent mon espérance.
PANTHEE.
Si le Roy d'Assirie estoit encor viuant,
Ce discours pourroit estre vn propos deceuant :
De luy, son alliance estoit fort souhaitable,
Ce Prince estoit deuot, généreux, équitable,
T.enoit exactement ce qu'il auoit promis,
Et meritoit par là d'auoir beaucoup d'Amis.
Mais ce nouueau Tyran, lasche et cruel ensemble,
Encor qu'il soit son fils, n'a rien qui luy ressemble,
Il est impie, iniuste, insolent et trompeur,
Il ne se fait seruir qu'en donnant de la peur;
Son ame dans le crime est tousiours occupée,
Ce n'est que de la boue en du sang détrempée.
On ne peut l'assister sans quelque lascheté.
Et l'on peut le quitter par générosité.
Seigneur, tout à loisir vous pourrez vous instruire
Des soings malicieux qu'il a pris pour me nuire.
10 PANTHEE,
CIRVS.
Pour vous nuire, Madame, et de quelle façon?
PANTHEE.
Mettant de mon amour Abradate en soupçon : N'ayant peu m'acquerir par douceur ny par force,
11 s^en voulut vanger en causant ce diuorce.
CIRVS.
Cet acte, sans mentir, fait horreur et pitié, Vn moindre coup peut rompre vne grande amitié : Tay sceu dVn Gouuerneur d'vne de ces Prouinces, Qu'on le pourroit compter entre les mauuais Princes.
PANTHEE.
le me doute à peu près quel est ce Gouuerneur,
CIRVS.
C'est vn père affligé :
PANTHEE
le le connoy. Seigneur, Il n'auoit qu'vn seul fils dont il plaint la disgrâce; Ce Monarque brutal le menant à la chasse, Le trauersa d'vn dard, par vn jaloux ennuy De le voir plus dispos et plus adroit que luy.
TRAGEDIE. i r
CIRVS.
Cest cettuy-là, Madame, et ie ne pouuois croire
QuVn Prince eust peu commettre vne action si noire;
Vn Roy doit s'appliquer à de meilleurs objets,
Gouuerner son esprit ainsi que ses sujets;
Et meslant la iustice a des bontez extrêmes,
En commandant autruy, se commander soy-mesme.
le me treuue possible aussi grand terrien Que le Roy de Lydie et que TAssirien : Mais dans vne grandeur assez considérable, le ne fay vanité que d'estre raisonnable ; De reuerer les Dieux, d'aimer mes alliez. De pardonner à ceux qui se sont oubliez. Et donner à mon peuple vn assez beau modelle Pour se rendre deuot, vaillant, sage et fidelle.
le connoy la vertu du Roy vostre mary; Et l'estimant beaucoup, ie serois bien marry Si nous dénions vn iour deuenir frères d'armes, Que vous eussiez iamais de matières de larmes; le vous asseurerois de ne pas négliger Les soings de vous seruir et de vous protéger. Mais croyez-vous en fin causer cette alliance?
PANTHEE.
Ten attends la nouuelle auec impatience :
12 PANTHEE,
Les Cieux de cet effet, par mes vœux sont pressez. Et de si iustes vœux sont possible exaucez.
Panthee se levé.
Mais dans les grands emplois d'vne valeur si rare. Seigneur, de vostre temps vous deuez estre auare. Aussi ie ne dois pas en discours ennuyeux Faire en vain consumer des momens précieux.
CIRVS.
Madame, vos vertus, comme vostre naissance, Vous donnent où ie suis vne entière puissance : Commandez à mes gens tout ce qu'il vous plaira, Icy comme dans Suze on vous obéira.
Araspe, fay tousiours auec vn soin extrême Qu'on respecte Madame à Fegal de moy-mesme.
ARASPE
Sire, on ne sçauroit voir ce miracle des Cieux
Sans luy rendre aussi tost l'honneur qu'on doit aux Dieux.
TRAGEDIE. i3