‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 4 sur 89 · LE ROY. ARISTE · texte numérisé non relu

LE ROY. ARISTE

LE ROY

ARISTE, vos miroirs et vos feux d'artifice Ont fait des ennemis vn brûlant sacrifice, Et ces longs contrepoids qui portans sur les eaux Auec tant de merueille enleuoient leurs vaisseaux, Ont montré clairement qu'vn nouuel Archimede Ou mesme quelque Dieu se trouuoit à mon ayde.

Si bien qu'on peut douter en cet euenement S'ils ont eu plus de perte ou plus d'estonnement. Ces Princes Affricains commandans en personne Desia dans leur esprit partageoient ma Couronne; Croyoient à cet abord m'accabler sous le faix, Ou du moins me réduire à demander la paix. Sous des conditions si basses et si lâches Qu'à iamais ma mémoire en eust porté des taches. Leurs desseins toutes fois ont fort mal réussi. Les vents sont appaisez, le Ciel est éclaircy. Et par vne auanture heureuse et peu commune Ils ont de leur débris agrandi ma fortune. Ils ont haussé mon front, pensans le raualer, Ils se sont atterrez en voulant m'ébranler. Et de leur violence et si grande et si prompte Ils n'ont rien remporté que dommage et que honte.

Mais ie serois encore à la mercy des flots Si vous n'auiez tousiours veillé pour mon repos; Et si de vostre esprit secondant mon courage Vous n'auiez par vostre art conjuré cet orage. Dans le trouble et la peine où n'aguere on m'a veu , Dans ces pressans dangers où nous auons pourueu , Et qui demandoient plus qu'vn effort ordinaire; Vn second tel que vous m'estoit fort nécessaire. Les peuples de Sardaigne et mes yeux sont témoins Que ie doibs mon bon-heur et ma gloire à vos soins Mais comme ils sont témoins de vostre vigilance Ils le seront aussi de ma recognoissance.

ARISTE

Sire, comme les Roys sont les Enfans des Dieux

Vne clarté céleste illumine leurs yeux,

Qui les fait raisonner au dessus du vulgaire,

Et fait qu'au dépourueu l'on ne les surprend guère.

Pourueu que dans leurs cœurs brille la pieté

Que l'on voit éclater en vostre Majesté,

Vn souuerain génie est tousiours à leur suite

Qui d'vn extrême soin veille sur leur conduite;

Il aplanit les lieux où s'auancent leurs pas,

Les inspire au Conseil, les assiste aux combas,

Arreste sur leur camp l'aile de la Victoire

Et comme par la main les conduit à la gloire.

Aussi vos ennemis, dissipez, ou batus

N'imputent ce malheur qu'à vos seules vertus.

Seruant vn si grand Roy i'aurois trop d'impudence

Si i'estimois sa gloire vn fruict de ma prudence.

le n'ay fait qu'obeïr à vos commandemens

Et trauailler à tout selon vos sentimens.

LE ROY

Ariste, c'est vser de trop de modestie,

le vous doibs de ma gloire vne grande partie.

On ne sçauroit celer que vos dignes trauaux

Ont ietté de la poudre aux yeux de vos Riuaux;

Et ie suis sur le poinct de vous faire paresire

Que vous auez l'honneur de seruir vn bon Maistre.

ARISTE

De cette vérité ie ressens les effects,

Sire, vostre bonté me comble de bienfaits,

Et le seul interest qui m'est considérable

Est auiourd'huy l'honneur de vous estre agréable.

LE ROY

Vous me Testes beaucoup et selon mon pouuoir

Auant qu'il soit long-temps ie vous le feray voir :

Mais ie ne m'en puis taire, aprenez de ma bouche

Que vous estes l'Autheur d'vn sujet qui me touche,

De qui le souuenir me trouble à tous propos,

Et dont le seul penser m'interdit le repos.

l'en ressens des douleurs qui n'ont point de relâche.

ARISTE

Moy! Sire? i'ay causé le sujet qui vous fâche? Quoy! Sire? aurois-ie point commis vn attentat Contre vostre personne ou contre vostre Estât?

LE ROY

L'attentat seulement regarde ma personne.

ARISTE

O trait qui me surprend! ô discours qui m'estonne! Sire, la calomnie est vn subtil poison Dont la noire vapeur offusque la raison,

Et deceuant les sens trahist la cognoissance

Pour imposer le crime à la mesme innocence.

Aussi pour éuiter ces effets dangereux

Ceux qui sont comme vous de leur gloire amoureux ,

Les Monarques bien nez où reluist la Justice

Sçauent des enuieux demesler Tartifice,

Et donnant vne oreille aux crimes imposez,

Garder l'autre aux raisons des pauures accusez.

Sur ce solide esooir mon ame se r'asseure.

Ne craint guère Tenuie et braue l'imposture.

Vostre rare prudence et mon intégrité

Font que ie voy ce trouble auec tranquillité;

Et sans m'inquieter de crainte ou de tristesse

le laisse là dessus agir vostre sagesse.

Ce coup me doit venir de Tanimosité Des Ennemis secrets de vostre Majesté; Ils n'ont peu me corrompre, et leur trame subtile Me veut rendre suspect pour me rendre inutile. Mais en ce noir dessein l'art qu'ils vont employant Ne pourra deceuoir vn œil si clair-voyant; Il sçaura discerner leur subtil artifice. Il cognestra leur fourbe et m'en fera îustice.

LE ROY

L'imposture en ce lieu n'agist aucunement. Ce que vous auez fait paroist trop clairement.

ARISTE

Mais Sire, qu'ay-ie fait? il faut que ie m'en laue.

LE ROY

Vne Fille, et c'est tout.

ARISTE

Sire, elle est vostre Esclaue.

LE ROY

Mon Esclaue? ah! sa grâce en vn seul entretien Eut assez de pouuoir pour me rendre le sien, le l'estime et ie l'ayme auec trop de tendresse, Treuuez bon seulement qu'elle soit ma maistresse.

ARISTE

Sire, par le pouuoir que vous auez sur nous,

Nos biens, quand il vous plaist, et nos corps sont à vous.

LE ROY

l'attendois bien de vous cette recognoissance.

ARISTE

Sire, auec vn seul mot vous auez la puissance D'enuoyer, chaque iour, l'innocent au trespas, Mais si vous le pouuez vous ne le faites pas.

Les grands Roys comme vous qui triomphent du vice N'exercent leur pouuoir qu'en montrant leur iustice. Et sont de leurs subjets d'autant plus reuerez Qu'ils se font tousiours voir sages et modérez.

LE ROY

C'est vn enseignement inutile à produire, Il n'est point nécessaire en ce lieu de m'instruire. Pour le soulagement d'vn tourment sans pareil l'ay besoin de secours et non pas de conseil. Quoy! vous vous retirez auec vn front seuere? Suis-ie pas souuerain?

ARISTE

Ouy, Sire, et ie suis père.

LE ROY

Mais subiet :

Mais d'vn cœur et trop noble et trop franc Pour vous prostituer indignement son sang. Esteignez, s'il vous plaist, cette illicite flame. Ma fille vaut trop peu pour estre vostre femme , Mais pour vne Maîtresse elle vaut trop aussi , Et ie ne puis iamais l'abandonner ainsi.

LE ROY

Vous parlez vn peu haut.

ARISTE

le parle auec iustice.

LE ROY

Il y va de la vie.

ARISTE

Et bien, que ie périsse.

le rendray pour le moins l'esprit auec honneur

LE ROY

Qu'il est opiniastre à troubler son bonheur.

ARISTE

le treuue mon bonheur où ie trouue la gloire, Et non pas à commettre vne action si noire.

LE ROY

Voyez quels traits d'audace et de témérité.

ARISTE

Ce sont traits de courage et traits de pieté.

LE ROY

Vous y perdrez du bien.

ARISTE

Quand i'y perdrois la vie.

LE ROY

Vous vous rauiserez.

ARISTE

le n'en ay point d'enuie.

LE ROY

Apres tous ces discours, c'est vn dessein formé, l'ayme en vostre maison, et i'y veux estre aimé; Pensez-y meurement et changez de langage.

ARISTE

Il n'est point de besoin d'y penser dauantage.

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