‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 5 sur 89 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

ARISTE

seul.

QVe ma fille complaise à tes honteux désirs? Qu'elle soit ta maîtresse et serue à tes plaisirs , ^Tyran lâche et cruel , tu veux que i'y consente Que ie liure en tes mains cette vierge innocente, Et que par cet auœu d'vn courage abbatu le des-honore ainsi mon sang et ma vertu? Ingrat de qui le cœur se fond dans les délices, As-tu donc de la sorte oublié mes seruices? Est-ce là tout le prix qu'a mérité de toy La grandeur de mon zèle et celle de ma foy? Apres t'auoir par-tout suiuy comme ton ombre, Apres t'auoir rendu des seruices sans nombre; Veillé pour ton repos, trauaillé pour ton bien Et de tes Estats mesme affermy le soutien? Tu croy, monstre insolent, honorer ma famille Et me recompenser en me volant ma fille? Va, Tygre forcené, qu'vne aueugle fureur Porte à commettre vn crime où l'on void tant d'horreur! Ce traitement ingrat et plain de tyrannie N'est pas vne action qui demeure impunie. Les Cieux m'en vangeront, les Cieux me l'ont promis, S'ils n'aym.ent l'iniustice ils sont tes ennemis.

TRAGICOMEDIE. ii

Mais contre son pouuoir nos clameurs sont débiles, Nos ressentimens vains et nos vœux inutiles. Ce tourbillon s'éleue et s'en va maîtriser Tout l'art et les trauaux qu'on luy peut opposer. Durant cette tempeste il faut plier les voiles Et n'attendre plus rien de l'aspect des estoiles. Toute industrie est veine où l'orage est si fort, Et c'est dans le tombeau qu'il faut chercher le port.

Mourons donc; c'est en nous vne louable enuie, Nous treuuons plus de maux que de biens dans la vie; C'est par la seule mort qu'on les peut euiter Et qui sçait bien mourir n'a rien à redouter : Puisqu'il faut en viuant souffrir d'vn Prince inique, Sortons par le trépas d'vn ioug si tyrannique. Pourquoy dans ce projet aurions-nous des frissons? La mort et le sommeil sont deux enfans bessons. Rien ne doibt faire peur à qui se la propose, On les prend bien souuent pour vne mesme chose. Et celuy qui du frère a cognu la douceur Ne doit pas redouter l'approche de la sœur.

Mais dans ces grands malheurs vn excez de tristesse M'inspire des desseins qui choquent la sagesse. On traite en criminel auec iuste raison L'innocent qui s'applique à rompre sa prison. Et l'Estre souuerain qui d'vn rayon de flame Et d'vn souffle immortel nous a pourueus d'vne Ame, DefFend expresssement que nos propres efforts Pour aucune raison la chassent de nos corps.

C'est vne sentinelle aux dangers exposée Et que doit releuer celuy qui l'a posée. L'homme qui se destruit pour finir ses douleurs Témoigne sa foiblesse à porter ses malheurs. Et celuy qui sçait faire aux ennuis résistance Braue encor la Fortune auecque sa constance.

Viuons donc seulement afin de faire voir Que nous sçauons lutter contre le desespoir. Bien que de nostre sang la gloire soit flestrie, Conseruons-nous entor pour seruir la Patrie; Sans la priuer ainsi par vn mauuais moyen D'vn exemple d'honneur et d'vn bon Citoyen.

O pauure Roselye! ô fille infortunée!

Tu cours trop de péril pour estre si bien née. Célestes ornemens de qui sont reuestus Ceux qui dés leur bas âge embrassent les vertus. Saintes impressions d'honneur et d'innocence, Fauorisez sa cause et prenez sa deffence. Quel affront va ternir la gloire de ses iours Si la mort promptement ne vient à son secours? Ou si l'indigne feu qu'ont allumé ses charmes N'est esteint par miracle auec l'eau de ses larmes?

Mais le pouuoir des Cieux ne sçauroit se borner Ce péril par leur soin se pourra destourner. Diuine prouidence à qui rien ne résiste! Qui m'as veu si content, et qui me voids si triste. Pardonne à mes transports puisque ie m'en repens Et te laisse toucher aux pleurs que ie répans.

TRAGICOMEDIE. i3

l'ay mon recours à toy, c'est en toy que i'espere;

De grâce prens pitié d'vn misérable père.

le remets ma fortune et ma fille en tes mains

Qui sçauent disposer du projet des humains.

Et puis qu'à ta grandeur il n'est rien d'impossible

Brouille tout ce dessein d'vn ressort inuisible,

Et cherchant pour mon crime vn plus doux traitement,

Donne au cœur de ce Prince vn autre mouuement.

Le voila qui renient, cette presse le montre;

Durant cette bourrasque éuitons sa rencontre.

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