SCENE
PREMIERE
ABRADATE, PANTHEE.
ABRADATE.
OVY, ouy, l'Assyrien tend à nous opprimer, Et Cirus paroist tel que nous deuons l'aymer : Esloingnant donc l'orgueil fuyons l'ingratitude. Et pour nous affranchir entrons en seruitude. Cirus mérite bien de m'imposer sa loy, Vous ayant conseruée il a trop fait pour moy. Et désormais le bien qui reste en ma puissance, Est d'vn trop petit prix pour ma recognoissance :
64 PANTHEE,
Apres cette faueur ne pouuant faire mieux,
le puis trahir pour luy les hommes et les Dieux;
Ce bien fait est si grand, que si ie le puis croire,
le dois aueuglement m'immoler à sa gloire :
Mais est-il si parfait qu'il est représenté?
Cette rare peinture est vn pourtraict flatté.
Si peu qu'vn ieune Prince est ou vaillant, ou sage,
La Renommée en dit mille fois dauantage ;
Puis il faut qu'en parlant de son libérateur,
Le plus seuere esprit deuienne vn peu flateur.
Il faut que dVn bien-fait vne ame se ressente,
Ou qu'elle soit fort lasche et fort mescognoissante;
Sans doute vostre esprit, qui n'a point de deffaut.
Le loue auec excès, en le mettant si haut.
PANTHEE.
Cirus m'a fait faueur, mais ie luy rends iustice. Quand i'atteste qu'il est inaccessible au vice. Et qu'on peut l'esleuer entre les immortels. Si les grandes vertus méritent des Autels : Qu'en grandeur de courage il est inimitable, Qu'il se monstre clément, qu'il paroist équitable, Et qu'à sa continence on ne peut reprocher Qu'il soit quelque Beauté qui le puisse toucher.
ABRADATE.
le croy que par vn soin de la chaste Minerue, Contre les traicts d'Amour son ame se conserue.
Mais auec tout cela, voudriez vous bien iurer Qu'il eut peu iusques icy vous voir sans souspirer?
Quoy, ne sçauez vous pas qu'il ne ma iamais veue?
ABRADATE.
De mémoire en ce lieu vous s'emblez depouruëue. C'est bien me descouurir ce qu'on m'auoit celé : Tellement que Cirus ne vous a point parlé?
PANTHEE.
Il ma parlé trois fois : mais ce Prince est si sage Qu'il n'a iamais porté les yeux sur mon visage.
ABRADATE.
O Réplique subtille et produite a propos!
PANTHEE.
Quel estrange penser trouble vostre repos?
De quoy palissez vous, qu'elle atteinte vous blesse?
Auez vous vn esprit capable de foiblesse :
Auez vous de ma foy conceu quelque soupçon?
Doutez vous de Panthée?
ABRADATE.
En aucune façon.
66 PANTHEE,
Mais je crains les malheurs qui sont ineuitables A ceux que le Destin veut rendre misérables.
PANTHEE.
Douter de ma constance et de ma chasteté?
ABRADATE.
Nullement, mon esprit n'en a iamais douté : Mais bien
PANTHEE.
Quoy?
ABRADATE.
QuVne iniuste et cruelle puissance N'ayt vsé contre vous de quelque violence : Si vous me le celiez de peur de m'afliger, Ce seroit de nouueau laschement m'outrager.
S'il a fait à Panthée vne si grande iniure,
A ce premier abord deuant les Dieux ie iure
Que pour luy tesmoigner combien i'y prens de part,
le le vais saluer de vingt coups de poignard.
Ma main de cet afront iustement animée,
Sçaura trouuer son cœur, au cœur de son Armée :
Ma mort suiura de près cette témérité,
Mais le perfide aura ce qu'il a mérité ,
TRAGEDIE. 6j
PANTHEE.
Dans raprchension d'vn mal imaginaire
Vous aucz vn transport qui n'est point ordinaire.
ABRADATE.
C'est contre ces assauts que i'ay peu de vertu, Et par là qu'aysément ie puis estre abatu. Ah! la crainte que i'ay d\n si sensible outrage Me trouble tout le sens de douleur et de rage.
PANTHEE.
0 ridicule peur!
ABRADATE.
Ridicule, et pourquoy?
PANTHEE.
Pource qu'elle est indigne et de vous et de moy; Et qu'enfin vostre esprit paroist trop susceptible De l'aprehention d'vne chose impossible.
ABRADATE.
Les Dieux par ce malheur ne pouuoient me punir?
PANTHEE.
Non, iamais ce malheur ne pouuoit auenir.
68 PANTHEE,
ABRADATC.
le cognoy vostre fov, ie sçay vostre constance ! Mais malgré vos clameurs et vostre resistence, Ce Prince authorisé d'vn pouuoir absolu, A peu faire en son camp tout ce qu'il a voulu; Qui pourroit destourner la furieuse enuie De celuy qui sur nous a pouuoir de la vie?
PANTHEE.
Qui pourroit destourner le généreux effort
De celle à qui la honte est pire que la mort?
Si dans vn tel péril ie me fusse trouuée
En vne extrémité ce poignard m'eust sauuée,
Et me garentissant d'vn si lasche attentat,
Eust maintenu ma gloire en son premier estât.
Voilà le confident qui durant vostre absence
Auec fidélité gardoit mon innocence :
Voilà le Protecteur de ma pudicité.
Qui m'auroit secourue en cette auersité.
le m'en estois saisie afin de me deffendre
Des violents efforts qui me pouuoient surprendre
Ce fer en vn besoin se cachant dans mon cœur
Eust trompé les désirs d'vn insolent vainqueur.
Mais le sage Cirus est vn Prince héroïque
Qui n'eut iamais pour moy de penser impudique,
Ou dés le mesmc instant qu'il en fat cschaufé,
Il fut par la raison dans son Ame estoufé.
Vous rcstc-t'il ciicor quelque fascheux ombrage?
ABRADATE.
Cet csclaircissement dissipe ce niiagc :
Mais mon esprit confus va deuenir jalons
Des rares qualités de Cirus, et de vous.
O grandeur de vertu . qui n'eut iamais d'exemple !
O générosité digne vrayment d'vn Temple !
Dieux, qui dans ce Monarque, et dans cette Beauté
Mistes tant de sagesse, et tant de chasteté;
Faites que par le monde en tous lieux soit portée
La gloire de Cirus, et celle de Panthée,
Et faites que bien tost mes bonnes actions
Méritent leur estime, et leurs affections.
Et vous, pardonnez-moy, beaux yeux remplis de charmes, le suis assez puny d'auoir causé vos larmes, l'ay tort d'auoir tremblé, d'vne vaine terreur : Mais Texcez de l'amour a causé cette erreur, Et le soudain pardon iamais ne se refuse Aux transports violens qui portent cette excuse. « Comme les bruits confus accompagnent le iour, « Tousiours la jalousie accompagne l'Amour; « Par tout où va ce Dieu, va ce Phantosme sombre « Qui le suit de si près qu'on le prend pour son ombre.
« Aussi lors qu'on se void possesseur d'vn grand bien « C'est l'estimer bien peu que de ne craindre rien.
70 PANTHEE,
« Et sur tout la beauté semble auoir quelque amorce, « Pour se faire rauir par adresse ou par force. Cependant i'ay failly, mais pardonnez le moy :
PANTHEE.
le ne sçaurois punir mon Seigneur et mon Roy, Mais il a des pensers qui ne doiuent point naistre En vn esprit si fort, et qui m'a peu cognaistre.
ABRAD\TE.
Mais, me pardonnez-vous?
PANTHEE.
Ouy, ie vous le promets, Pourueu que ces soupçons ne reuiennent iamais.
ABRADATE.
Allons voir ce grand Roy, dont Fagreable Empire Ne s'estendra iamais si loing que ie désire.
DEVXÎESME.
CIRVS, CHRISANTE, HIDASPE.
CIRVS.
Von le fasse punir Tindiscret espion, Qui semé dans mon camp son aprehension : Et qu'on charge de fers, ou qu'on laisse au
Ceux de qui son rapport a glacé le courage.
Il a pris Fespouuante et la voudroit donner
A ceux que les périls ne peuuent estonner,
Qu'au milieu des combats on n'a iamais veu blesmes,
Et qui parmy les coups font les périls eux-mesmes.
Mais ie ne puis penser qu'vne vaine vapeur
Estonne des soldats incapables de peur,
Des cœurs ambitieux d'acquérir de la gloire,
Et que vient de flater le gain d'vne victoire.
72 PANTHEE,
Ceux où Ton voit briller de si grandes vertus Ne tournent point le dos à ceux qu'ils ont battus. En est-il parmy vous que i'estime si braues Qui portassent enuie au malheur des Esclaues? Aymans mieux souspirer sous le ioug d'vn vainqueur Que Tespée à la main mourir en gens de cœur? Celuy que la fraveur iusqu'à ce point possède Selon mon iugcment, n'est ny Perse ny Mede : Qu'il passe vers Gresus, il luy sera permis; le le crains plus icy qu'entre les ennemis. Mais ils sont cependant moins forts que nous ne sommes, Ils ont plus d'attirail , et nous auons plus d'hommes ; Quand ils s'assembleroient encor des millions, Ce ne sont que des Cerfs qu'affrontent des Lyons : Ces lasches Lydiens nourris dans l'abondance Parmy les ieux, l'amour, les festins et la dance, Se sont trop amolis en leur oysiuctc.
Pour subsister long-temps dans l'incommodité : Mes soldats mieux instruits au mestier de la Guerre Estans accoustumés à dormir sur la terre, A s'exercer beaucoup, et manger sobrement, Se peuuent asseurer de les vaincre aisément. Pour se charger bien tost d'honneur et de richesse. On n'a rien qu'à me suiure au milieu de la presse ; le seray satisfait si Ton fait comme moy, On laschcra le pied quand ie prcndray reffroy.
HIDASPE.
Sire, au premier rapport du soldat qui proteste Que le camp de Cresus est si fort et si leste, Et qu'il l'a veu vers nous marcher si promptemcnt; Nous nous sommes esmeus mais sans estonnement : Car entre vos soldats on n'entend que des plaintes D'vn désir de combattre et non d'aucunes craintes. Nous nous sommes esmeus, comme il auient par fois Au Lyon qui descouure vn Taureau dans un bois; Il s'esmeut, il fremist, non de peur, mais de ioye De pouuoir aborder vne si bonne proye.
le suis bien asseuré de dix mille soldats Qui d'vn nombre plus grand ne s'estonneront pas, Encor que nuit et iour ils soyent dessus les armes, Ils ne s'esbranlent point pour ces grandes alarmes ; Et comme l'on a veu dans les combats passez C'est tousiours pardeuant qu'ils se trouuent blessez. Rien que le seul repos n'affoiblist leur audace. Ils yront dans la flame, ils yront dans la glace. Et iusques aux enfers leur valeur passera Quand vostre Majesté me le commandera.
CHRISANTE,
Tous ceux que ic conduits sont de mesmc nature,
Ont mesme discipline et mesmc nourriture.
On n'a rien qu'à marcher contre les ennemis
Et nous vous tiendrons tous ce qu'il vous a promis.
74 PANTHEE,
Quand mesme estans liguez pour nous réduire en poudre, Les Dieux sur nostre camp deuroient lancer la foudre.
ARASPE
Puisque ie dois la vie à vostre Majesté,
le luy rendray bien tost ce qu'elle m'a preste :
Ou par vn grand succez ie luy feray paraistre,
Qu'auec beaucoup d'ardeur, ie sers vn si grand Maistre.
CIRVS.
Mes amis, ces propos, dignes de gens de cœur, M'asseurent aujourd'huy du tiltre de vainqueur : Le Prince est bien timide, ou Tesperance est morte , Quand de si braues Chefs luy parlent de la sorte: Mon dessein ne sçauroit auoir qu'vn bon succez Soustenu de vertus qui vont iusqu'à l'excez : Puis ie ne celé pas que mon espoir se flatte De ce nouueau renfort que me donne Abradatc : Ses chariots armez feront vn grand effet, Pourueu qu'on suiue bien le dessein que i'ai fait, le les feray marcher; Mais i'apperçoy Panthce Qui de contentement est toute transportée; Elle tient par la main son mary qui la suit.
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TROISIESME
PANTHEE, CIRVS, ABRADATE.
SEigneur, de vos bien-faits voicy le digne fruict, Voilà cette Rançon que ie vous ay promise : Quand vos heureux succez m'ont osté la franchise; Vous m'auez bien traittée, et pour m'en reuancher le vous offre vn trésor que i'cstinie bien cher.
CIRVS.
l'estime ce Trésor d'vne valeur extrcsmc;
Et l'acceptant de vous ie me donne à luy-mesme.
ABRADATE.
Seigneur, au dernier point vous m'auez oblige, Ne vous attachant pas au sort d'vn afflige;
76 PANTHEE,
Et daignant, parvn trait de cîcmence admirable, Respecter la douleur d\^n Prince misérable. Vous auriez peu me perdre , vsant de la rigueur Que peut impunément exercer vn vainqueur, Mais vous auez fait voir qu'en cet âge où nous sommes. Les Dieux daignent encor se desguiser en hommes, Et qu'ayant quelque fois la foudre dans les mains, Ils ont compassion des larmes des humains.
CIRVS.
Cette ciuilité n'est point vne merueille, Vous l'auriez exercée en rencontre pareille, Tout ce qu'a de meilleur cette bonne action, C'est qu'elle est le ciment de nostre affection. Les Amis tels que vous apportent plus de gloire. Et plus d'vtilité qu'vne grande victoire.
ABRADATE.
Seigneur, en vostre nom i'espere d'en gaigner, Ou du moins en mourant ie sçauray tesmoigncr Qu'en vn fragile corps est vne ame bien née , Quand ie rendray la vie à qui me l'a donnée.
CIRVS.
M'ayant faict alierd'vn Roy si généreux
Les Cieux me donneront des succez plus heureux;
Maisqu'ils me soient amis, ou qu'ils me soient contraires, Nous viurons désormais vous et moi comme frères. Cependant vous sçauez que Tennemy parest, Qu'il faut que promptement chacun se tienne prcst, Et que par le bon ordre augmentant les courages, Nous allions dans le champ prendre nos aduantages ; Des eminents endroits nous saisir promptement. Et faire entendre à tous nostrc commandement.
ABRADATE.
Seigneur, en ce beau iour vous plaira-t'il que i'aille Combattre auec les miens au front de la bataille? Mes chariots de Guerre estans bien attelez Feront en cet endroit des effects signalez. C'est là qu'asseurément, ainsi que i'ose croire. Ces machines pourront esbaucher la Victoire; Seigneur, vous plairoit-il me tant fauoriser?
CIRVS.
Il ne m'est pas permis de vous rien refuser : Ouy, vous commanderez, auiourd'huy, l'auangarde, le le trouue à propos, cet honneur vous regarde, le vous diray tout l'ordre en tenant le Conseil ; Mais il faut escouter ce Prestre du Soleil.
PANTHEE,
s^êî^^^êî-^^^^M^