‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 49 sur 89 · ARASPE, ORONTE · texte numérisé non relu

ARASPE, ORONTE

ARASPE

ELON mes vœux secrets il a perdu la vie, Ce glorieux objet de ma ialousc cnuie ; Cet Amant fortuné, ce prodige en bonheur.

Pour dernier aduantage est mort au lict d'honneur.

G faueurdes destins! admirable auauture!

La gloire l'a suiuy iusqu'à la sépulture.

82 PANTHEE,

Comme il s'est veu lassé de mille actes guerriers ,

Il a rendu l'esprit accablé de lauriers.

Et lors qu'il est tombé sanglant sur la poussière

Les mains de la Victoire ont fermé sa paupière.

Que la terre, ô grands Dieux! soit légère à ses os,

Pourueu que mon bonheur succède à son repos;

Et qu'après ce grand dueil qu'on fait sur sa disgrâce

le sois assez heureux pour occuper sa place. ■

Mais ce n'est rien qu'vn bruit : Peux-tu bien m'asseurer

Qu'Abradate soit mort?

ORONTE

le vous en puis iurer.

ARASPE

Tu sçais comme le sang qu'on perd en abondance

Fait ordinairement tomber en défaillance;

Et par cet accident, sur vn léger rapport,

Vn homme esuanouy peut passer pour vn mort.

Mais quand le Médecin promptement le visite,

Auec peu de secours on void qu'il ressuscite.

ORONTE

Il n'en va pas ainsi d'Abradatc.

ARASPE

Et comment?

ORONTE

Pour ce qu'il est tout prcst à mettre au monument. On a trouué son corps tout couuert de blessures; Ce n'estoient en tous lieux que larges ouuertures, Qui monstrent que la Parque en demandant ses droicts, A coupé de ses iours le fil en vingt endroits.

ARASPE

Il faut que ie t'embrasse et que ie te coniurc De me conter au long toute cette auanture : Car ie n'en suis encore informé qu'à demy.

ORONTE

Comme nous auons veu paroistre l'ennemy, Apres auoir receu les ordres pour combattre Nous l'auons abordé d'vn cœur ooiniastre. Luy pour nous enfermer, estant assez puissant Estendoit son grand Corps en forme de croissant. Des Troupes là dessus ont esté dispersées Pour rompre dés l'abord, ces pointes auancees, Cependant qu'Abradate auec beaucoup d'effect Donnoit dans le milieu de ce cercle imparfaict. Ces chariots armez qui semblent à la foudre Font couler tout en sang, font voler tout en poudre Par eux les bataillons qu'on void les plus pressez Sont presque en vn instant rompus et renuersez.

84 PANTHEE,

Ils coupent mille corps auec leurs faux tranchantes, J

Ils enflamment les airs de fascines bruslantes,

Et tant de traicts lancez pleuuent tout à Tentour, j

Que sous cette ombre espaisse il fait nuit en plein iour. "

Le feu, le fer, les coups, et les cris pitoyables

Forment là de TEnfer des tableaux effroyables.

L'audace et la valeur qui conduisent la mort,

Font auec Abradate vn si puissant effort

Qu'on void naistre de sang des torrens dans la pleine,

Dont les meilleurs chenaux peuuent sortir à peine.

Le Pactolle frémit parmy ses flots dorez,

Les voyant tout à coup de pourpre colorez.

Il en gronde à son bord et trouue bien esîrange

Qu'on fasse dans son lit cet odieux meslange.

Aussi le grand Achille entrant dans les combas,

Mit auecque le fer moins de Troyens à bas :

Lors que pour arrester ces funestes rauages

Le Sçamandre en cholere inonda ses riuages.

En vne heure de temps deuant ce ieune Roy Qui portoit en tous lieux le trespas et l'effroy, Le Capadocien sans ordre et sans conduite Prit enfin le party dVne honteuse fuitte. Les Peuples d'Arabie au combat attachez. De la mesme terreur furent aussi touchez. Lorsque celuy du Nil de nature aguerrie Tout-à-coup faisant ferme arresta sa furie. Le combat recommence auec tant de chaleur. Que Ton n'a iamais veu plus d'effccts de valeur.

Alors en vn moment dans les vastes campagnes

Les grands monceaux de corps élcuent des montagnes.

Et le destin par là fait terminer le cours

Du vaillant Abradate en la fleur de ses iours.

Car ainsi qu'il poursuit la victoire certaine,

Son char vient à verser au milieu de la plaine :

Et son corps par les siens ne peut estre recous

Qu'il n'ay esté percé de plus de mille coups :

Car des Egyptiens c'est la brutale enuic

De vanî^er mille morts sur vne seule vie.

Ainsi ce ieune Prince accablé d'ennemis,

Veid ses illustres iours à la Parque soubmis.

Depuis, la généreuse et fidelle Panthée ,

A qui cette nouuelle aussi-tost fut portée,

L'enleua sur vn char aucc vn si grand deuil ,

Qu'on les mettra tous deux dans vn mesme cercueil :

Car elle fait bien voir qu'elle n'a pas d'cnuie

De suruiure long-temps la moitié de sa vie.

ARASPE

Si vous estes touchez de l'excez de mes maux , Dieux, rendez par pitié ce pronosticque faux. Il m'a percé le cœur auec cette parolkl Mais où dit-on qu'elle est?

ORONTE

Sur les bords du Pactolle.

se PANTHEE,

Où plcignant le malheur de son vaillant Espous, Elle pleure sans cesse et se meurtrist de coups.

ARASPE

Ainsi, dans le bonheur que le destin m'enuoye, Tousiours quelque accident vient trauerser ma ioy( Pourray-ie sans douleur obseruer ses douleurs? Pourray-ie m'empescher de pleurer de ses pleurs? Verray-ie sans mourir cet objet plein de charmes S'exaler en souspirs et se résoudre en larmes : Et que pour regretter Testât où ie la veux, Elle irrite ses mains contre ses beaux cheueux : Dieux! depuis que l'Amour me tient à la torture Il verse dans mon sein l'abscynte toute pure : Et le cruel qu'il est, ne me sçauroit donner L'ombre d'vne douceur sans me Fempoisonner : Mais que veut ce Soldat qui vient si hors d'haleine?

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