SCENE III
LE ROY. PALAMEDE.
LE ROY
ARiste à mon abord se retire à grands pas. PALAMEDE.
C'est vne nouueauté que ie ne comprend pas.
LE ROY
Tu ne sçais pas encor le sujet de sa hayne.
PALAMEDE.
Non, Sire, ie l'auoûe, et i'en suis fort en peine.
LE ROY
C'est que ce grand esprit s'afflige sans raison Lors que ie fais dessein d'enrichir sa maison.
En ce grand changement il faut quelqu'autre cause.
LE ROY
Escoute, en peu de mots ie te diray la chose. Sçache qu'en l'assemblée où ie fus l'autre soir Auec tant de beauté sa fille se fit voir, Qu'à ce premier abord mon ame fut rauie, Et mit entre ses mains ma franchise et ma vie.
PALAMEDE.
Qu'entens-ie dire, ô dieux!
LE ROY
Deslors qu'elle parut le ne sçay quel frisson par les os me courut. Le sang à cet obiet me frémit dans les veines, le me sentis combler de plaisirs et de peines. Et cognus aussi-tost qu'vn Astre tout puissant Rendoit à son pouuoir mon sceptre obéissant; Et qu'il estoit fatal que mon ame enchaisnée En receuant ses Loix, suiuist sa destinée. Là dessus toutesfois ie voulus consulter,
TRAGICOMEDIE. i5
Reconnestre les fers que ie voulois porter :
Sçauoir si son esprit respondoit à sa grâce,
Et si dans mon estime il pouuoit prendre place.
Mais dans le Bal dernier cela fut résolu,
Elle prit sur mon ame vn pouuoir absolu;
Me fit voir qu'elle est belle , honneste , adroite et sage ,
Que son esprit éclate autant que son visage,
Et que sans iniustice on ne peut me blâmer
Si mon cœur auiourd'huy s'abandonne à l'avmer.
C'est dequoy i'ay touché quelques mots à son père
Et ce qui luy fait prendre vn visage seuere.
PALAMEDE.
C'est vne émotion digne de sa vertu;
LE ROY
Il croit que ie l'offence, et toy qu'en penses-tu?
PALAMEDE.
Sire, des Courtisans le principal estude Est vn art lâche et bas qui sent la seruitude. Qui des Rois quels qu'ils soient, flate les sentimens Donnant à leurs deffauts des applaudissemens. De moy qui suis nay libre, et qui n'ay point vne Ame Capable de contrainte, et de bassesse infâme. En cette occasion d'vn esprit ingénu l'ose vous déclarer mes sentimens à nu. Quoy! Sire! pourriez-vous conceuoir vne enuie
i6 LA FOLIE DV SAGE,
Qui terniroit si fort l'éclat de vostre vie
Et dont absolument les siècles auenir
Ne pourroient sans horreur garder le souuenir?
Comment? tacher si fort vne gloire immortelle
En traitant de la sorte vn Officier fidelle?
Vn seruiteur adroit, ardant et généreux
Qui suit vos interests, qui s'immole pour eux?
Voulez-vous qu'il soit dit qu'avec tant de seruices
Vous demandiez encor son sang pour vos délices?
Que votre Majesté r'appelle sa raison Pour diuertir l'effet de ce mortel poison. Esteignez cette fièvre en vostre ame allumée. Elle est trop dangereuse à vostre renommée; Et possible quVn iour vous auriez du regret D'auoir fermé l'oreille à cet auis secret. Excusez s'il vous plaist l'ardeur qui me transporte , Vostre gloire m'oblige à parler de la sorte.
LE ROY
Tu dis vray, ie voy bien que par cette action
le ternirois beaucoup ma réputation.
Mais de ce feu secret l'ardeur est véhémente,
Que pourray-ie appliquer au mal qui me tourmente?
PALAMEDE.
Il faut changer d'objet, il faut aimer ailleurs.
LE ROY
Cherchons pour mon secours des remèdes meilleurs.
PALAMEDE.
L'heritiere de Cypre, ou celle de Sicile
Vous seroit, ce me semble, vn party fort vtile.
Sur le plus agréable il faut porter les yeux.
PALAMEDE.
Demandez celle-là qu'il vous plaira le mieux, Vous auez leurs portraicts, et par la renommée Leur vertu sans égale est assez exprimée.
LE ROY
Dans tes sages conseils ie voy ma guerison. Tu veux voir mon amour conduit par la raison; le suiuray tes auis , et ie fuiray le crime Pour brusler désormais dVne ardeur légitime , Mon esprit se dispose à faire vn grand effort. Viens apprendre le reste.
PALAMEDE.
Ah ! que ne suis-ie mort.
Fin du premier Acte.
i8 LA FGLIE DV SAGE,
ARGVMENT DV