SCENE III
FAVSTE, CHRISPE.
ET bien , ieune César, c'est par vostre Vertu Que l'Empire aujourd'huy void son Hydre abatu Vous auez fait cesser nos matières de larmes, Le rebelle Licine a fait joug à vos armes, Et ce bras glorieux qu'il voulut esprouuer, L'empesche pour iamais de se plus releuer. Vous voyant si bien fait, et si vaillant encore, La Thrace vous a pris pour le Dieu qu'elle adore , Elle s'en va vous mettre au dessus des Autels, Et placer vostre Image entre les Immortels : Car de si grands Exploits , et qui sont sans exemples , Ont vrayment mérité des Autels et des Temples.
DE CHRISPE.
CHRISPE.
Madame, tout Thonneur de cet heureux destin
Se doit attribuer au Sage Constantin;
Pour faire des progrez dont la Terre s'estonne,
On n'a presque besoin que des Ordres qu'il donne :
Ils sont tousiours si beaux, et sont si bien conceus.
Qu'on a demy vaincu quand on les a receus.
Cet illustre Empereur, ce Miroir des grands Princes,
Peut de son Cabinet conquérir des Prouinces ,
Enuoyer la Victoire au bout de l'Vniuers,
Et se faire amener des Rois chargez de fers :
Il s'est voulu seruir de mon obeyssance,
Et ses Commandemens ont fait voir sa puissance.
Ses Ordres font ainsi trembler les reuoltez, Quand par vn si grand Prince ils sont exécutez : Mais ie douterois fort qu'entre les mains d'vn autre Ils eussent vn succez qui fust pareil au vostre.
CHRISPE.
C'est en continuant les traits de vos bontez.
FAVSTE.
le ne vous flate point, ce sont des veritez.
CHRISPE.
Vostre ame à m'obliger est trop accoustumée.
FAVSTE.
le ne parle de vous qu'après la Renommée : Mais contez-moy comment le tout est arriué, Et de quelle façon Licine s'est sauué.
le n'en ay rien apris qu'en paroles confuses , Ne vous préparez point à me payer d'excuses, Mon désir curieux ne se doit point trahir.
CHRISPE.
Puis qu'il vous plaist, Madame, il faut vous obeyr. Licine à la Campagne exprimoit tant d'audace, Qu'il en faisoit trembler tous les Monts de la Thracc Tous ses Fleuues estoient, ou taris ou troublez. Du nombre des Soldats qu'il auoit assemblez, La Grèce toute entière aucc l'Esclauonie, Tous les peuples du Pont, tous ceux de l'Arménie, De mille Pauillons, et de mille estendars, Occupoient en son nom le Domaine de Mars : Mais pour nous menacer d'vn furieux Orage, Il sembloit que Mars mesme occupoit son courage. Comme nous fûmes prests de voir venir aux mains. Les Peuples d'Orient auecque les Romains,
DE CHRISPE. (
le Tapcrceu d'vn haut excitant la tempeste, Vne plume toufuë ondoyoit sur sa teste, Et ses yeux qui brilloient sous vn front asseuré, Eclatoient à Tenuy de son armet doré : Sur vn cheual superbe et beau par excellence, Qui s'emportoit par fois d'vne noble insolence; Il alloit donner Tordre, et visiter les rangs De ce Corps composé de cent Corps différans; Où la plus grande part qu'auoit armé la crainte, Et qui n'obeyssoit qu'aux loix de la Contrainte; Fit assez bonne mine au poinct qu'on se bâtit, Fit ferme quelque temps, et puis se démentit.
le ne vous diray point comme les miens donnèrent, Ny quel fut le péril où nos Aigles volèrent : Cinq ou six cens drapeaux à l'abord emportez. Ont peu vous annoncer ces belles veritez. Vous auez bien apris que par cette saillie Quasi tout l'Orient plia sous l'Italie : Et comme la fureur de nos premiers efforts Fit tomber deuant nous cinquante mille morts; Quand le reste pressé d'une honteuse enuie Lâcha soudain le pied pour conseruer sa vie.
Licine cependant, accablé d'ennemis, Fut vaincu seulement, et ne fut point soumis ; Il r'alia vingt fois quelque Caualerie, Et reuint au Combat auec tant de furie,
Qu'il eust sur nostre Camp renuersé le malheur S'il eust eu la puissance égale à la Valeur. De mesme qu'vn Lion que vingt Chasseurs talonnent, Et que le bruit des chiens et des Trompes qui sonnent Menacent hautement d'vn asseuré trespas, Regagne la Forest, mais c'est au petit pas; Tourne souuent la teste, et fait voir sur sa trace Que sa crainte est petite aupris de son audace. Ainsi ce grand Guerrier des siens abandonné. Se sauva deuant nous, mais sans estre estonné, Tournant par fois vn front oii Taudace portraite De quelque illustre coup honoroit sa retraite :
11 menaçoit encore, et brauoit les Romains Comme s'il eust tenu la Palme entre les mains ; Il estoit aussi fier en saunant sa personne
Que s'il eust de mon Père enleué la Couronne. De moi, ie fus touché de voir tant de valeur, l'en goutay la victoire auec quelque douleur, Et bien qu'intéressé dans la gloire de Rome, J'eus vn peu de regret de perdre vn si grand Homme. Je poussay iusqu'à luy de peur qu'on Tenleuast, Et luy donnay du temps afin qu'il se sauuast.
DE CHRISPE. II
FAVSTE.
Quoy? pour nos Ennemis auoir tant de clémence?
CHRISPE.
Madame, ie vous dis la chose en Confidence : Et ie sçay des raisons qui vous feront iuger Qu'en cela ie commis vn crime fort léger.
FAVSTE.
Vn Ennemy si grand est toujours redoutable :
CHRISPE.
Cette dernière cheute entièrement l'acable :
Que peut-il désormais sans ressource et sans bien
Que demander la vie en ne demandant rien?
Il vient de bazarder sur la terre et sur Tonde
La part qu'il possedoit en TEmpire du Monde :
Il a de la Fortune esprouué le reuers,
Et c'est à Constantin qu'apartient rVniuers.
Licine malheureux autant qu'on le peut estre,
Luy qui du Monde entier s'est creu rendre le Maistrc,
N'a rien eu de meilleur pour fin de ses trauaux
Que d'estre accompagné de quinze ou vingt chenaux.
A la plus-part encore, il a donné licence Pour se pouuoir sauuer auec plus d'asseurance. En vn coin de TAsie il sera paruenu , Cachant sa qualité, passant pour incognu, Attendant qu'vn pardon de sa peur le deliure, Et que vostre bonté luy permette de viure.
l'ay laissé prés d'icy sa fidelle moitié, Dont les ennuis sont tels qu'ils vous feront pitié : Craignant de son Espoux la mort, ou le seruage. Elle en a pris le deiiil ainsi que d'vn veufuage; Mais comment ay-je dit qu'elle en a pris de deiiil? Elle en est sur le poinct de descendre au Cercueil : Ce trouble absolument finit sa destinée , De tous ses Médecins elle est abandonnée. Sa fille ariue ici pleine de ses douleurs : Et pour obtenir grâce en de si grands malheurs, Elle vient à vos pieds estaler tous les charmes Qu'vne viue douleur mesle en de belles larmes.