‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 66 sur 89 · FAUSTE · texte numérisé non relu

FAUSTE

On m'a dit qu'elle auoit quelqu'eclat dans les yeux.

CHRISPE.

On pourroit l'appeller vn Chef-d'œuure des Cicux.

DE CHRISPE. i3

FAVSTE.

Ne seroit-elle point de ces Beautez muettes,

Que l'on diroit plustost moins viues que portraites?

CHRISPE.

Point du tout, son Esprit en ses auersitcz, A l'enuy de ses yeux fait briller des clartez : Rien ne peut égaler Tennuy qui la désole , L'excez de sa douleur deuore sa parole. Mais quand le cours des pleurs, ou celuy des soupirs Luy permet de parler dans ces grands déplaisirs , L'art dont elle s'exprime est vn charme agréable Qui rend de sa douleur toute Ame inconsolable.

FAVSTE.

Ceux que nos intercsts touchent sensiblement, S'en pourront consoler assez facilement.

CHRISPE.

Madame, en peu de temps vous en ferez l'espreuue, Et vous verrez bien-tost TOrpheline et la Veufuc,

Dont les illustres cœurs transis et désolez Ne prendront pas ces noms si vous ne le voulez : Car si peu que le vostre à leurs maux compatisse, Il peut de Constantin desarmer la Justice.

Pourroit-on sans pécher leur estre officieux? Desarmer les Vertus, c'est offenser les Dieux.

CHRISPE.

Les Dieux sont bons, Madame, et sont pour leur puissance Moins crains et respectez, qu'aimez pour leur clémence, Les Rois que pour Enfans ils daignent adopter, Peuuent-ils faire mieux que de les imiter? Ont-ils tant de pouuoir pour estre inexorables, Et n'essuyer iamais les pleurs des misérables?

FAVSTE.

Parlez en leur faueur; de moy ie n'y puis rien.

DE CHRISPE. i5

CHRISPE.

Vous pouuez tout, Madame, et vous le sçauez bien , C'est par vous seulement que l'Empereur respire , Vous estes le bon Ange et l'Ame de l'Empire. On sçait que vostre esprit qui n'a point de pareil, Change comme il luy plaist la face du Conseil, Vous pouuez dispenser la rigueur ou la grâce, Exciter la tempeste, ou causer la bonace.

Hé! de grâce, prenez des sentimens humains. Pour mes tristes Parens qui vous tendent les mains. Et qui sur ma parole en ce débris funeste. Fondent en vos bontez tout l'espoir qui leur reste.

FAVSTE.

Comment? à vous entendre on diroit qu'aujourd'huy Chrispe n'auroit plus rien à demander pour luy.

CHRISPE.

Ce bien que ie demande auecque tant d'instance, Sera de mes trauaux toute la recompense, Et vous m'auancerez par ce trait de pitié Tout ce que m'a promis vostre saincte amitié.

i6 LA MORT

FAVSTE.

Vn Prince comme vous, si vaillant et si sage, Ne doit rien demander à son desauantage.

CHRISPE.

Madame, si les miens sont traitez doucement,

le suis la Caution de leur ressentiment,

le puis vous asseurer que la recognoissance

Est vrayment naturelle en l'Ame de Constance,

Et que vostre Maison après ce rare effet,

Goustera pleinement le fruit de ce bien fait.

De crainte d'offencer cette bonté Diuine,

Constance deuiendra l'Espion de Licine,

Et l'esclairant de prés, fera toujours sçauoir

Si cet Esprit altier demeure en son deuoir,

Puis ce dernier pardon que demandent nos larmes,

Le rendra plus soumis que la force des Armes.

FAVSTE.

La Victoire est certaine et cela ne Test pas :

Nous pourrions vous reuoir dans de grands embaras

De grands Rois tous les iours la Fortune se joiie.

DE CHRISPE.

CHRISPE.

La Fortune est changeante, il est vray, ie rauouc, Mais elle n'a plus lieu de nous mettre en danger, Nous Fempescherons bien désormais de changer.

FAVSTE.

Ouy bien, si nous sçauons vser de la Victoire.

CHRISPE.

En sçauroit-on vser auecque plus de gloire? Par ce trait de douceur, le nom de Constantin S'espandra désormais du Couchant au Matin; Et vous qui prenez part à ses vertus illustres, Ferez passer le vostre à plus de mille lustres.

i8 LA MORT

FAVSTE.

Vous voulez me séduire auec ces vanitez.

CHRISPE.

Ces honneurs sont certains, ce sont des veritez,

Pour faire que vos noms s'esleuent sur la nuë,

Que vostre Renommée en tous lieux soit cognuë.

Et que par FVniuers aux Siècles auenir

On n'en puisse iamais perdre le souuenir :

N'employez point le marbre ou quelqu'autre matière,

Laissez-vous seulement fléchir à ma prière.

Pour vous éterniser sans ces Arcs glorieux ,

QuVne sçauante main taille aux Victorieux,

Et sans faire esleuer de hautes Piramides,

Amolissez ce cœur deuant des yeux humides.

Quel Colosse de bronze et taillé doctement,

Peut mieux à sa grandeur seruir de monument,

Et la faire parestre auec magnificence,

Qu'vn Auguste Empereur sauue par sa Clémence :

Qui sera redeuable enuers vostre bonté

De l'honneur et du bien, comme de la clarté?

DE GHRISPE. 19

FAVSTE.

Allez, sur cette affaire il faut que ie m'employe.

CHRISPE.

O que cette faueur me va donner de ioye!

Que vous m'obligerez seruant ces malheureux!

FAVSTE.

Je feray tout pour vous, et rien pour l'amour d'eux. Mon esprit n'agira que par vostre prière.

Et bien, ie prens sur moy la debte toute entière.

Fin du premier Acte.

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