CONSTANTIN, LACTANCE
CONSTANTIN
TOY qui me fus donné pour mon soulagement, Esprit où la doctrine est jointe au iugement, Et meslant au sçauoir vne admirable adresse, Sçait raisonner sur tout auec tant de sagesse. Vien donner du remède à ce secret ennuy Qui preuenant mes maux m'inquiète aujourd'huy : Il faut qu'à tes discours ma peine se console, Et qu'elle s'adoucisse au miel de ta parole. Ah!
LACTANCE. V
Qu'auez-vous, Seigneur, qui vous fait soupirer?
CONSTANTIN
Fay ce que sans frémir ie ne puis déclarer : le n'aperçoy par tout que de tristes présages Qui de rire du Ciel m'aportent les messages; Du pied droict en sortant i'ay le sueil rencontré, Vn hibou dans ma chambre en plein iour est entré, Et pour marque des maux qu'il me venoit aprendre Est tombé roide mort dés qu'on Ta voulu prendre. Vn chien que i'ay nourry, qui me suit en tous lieux, Et qui n'a nul repos s'il n'a sur moy les yeux, Dénient morne aujourd'huy lors que ie le caresse. Et d'vn aboy plaintif m'imprime sa tristesse : Puis ie suis effrayé d'vn songe que i'ay fait.
LACTANCE
Ces augures par fois ne sont pas sans effet.
CONSTANTIN
Il m'a semblé la nuict qu'acheuant la Campagne
Encor tout fatigué des exploits d'Allemagne,
le voulois reposer dessus des gazons verts
Durant le plus grand chaud en des lieux descouuerts,
DE CHRISPE. 47
Et quVne Aigle Royale, et belle, et glorieuse, Qui suiuoit des Romains TAigle victorieuse, S'opposant au Soleil, venoit tout à propos Ajuster en ce temps son vol à mon repos : Planoit dessus ma teste, et d'vn esgai ombrage De la chaleur du iour defendoit mon visage. Au gré de mes désirs, TOiseau par fois baissoit. Et du vent de son aisie il me rafraichissoit; Chassoit loin de ce lieu d'importunes Corneilles Qui venoient pour blesser mes yeux ou mes oreilles : Et bref auec ardeur prenoit autour de moy Les soins dVn Seruiteur ardant et plein de foy. Sa beauté me plaisoit, i'aymois ses bons offices, G'estoit mon passe-temps et mes chères délices, Et tous mes Courtisans disoient pour me flater, Qu'il sembloit prés de moy PAigle de lupiter» Lors qu'vn sale Vautour amy de la voirie, Sur ce noble Animal descendant de furie Par vn despit jaloux à sa perte animé L'a fait cheoir à mes pieds d'vn bec envenimé : l'ai veu l'Oiseau sanglant mourir sur l'herbe verte, Et d'vn trait décoché i'en ay vangé la perte : Son ennemi cruel mourant auprez de lui, Allégea ma cholere, et non pas mon ennuy ; Car ce cher Animal qui n'a point de semblable , Laissa de son malheur mon Ame inconsolable;
Fen respandis des pleurs, i'en poussay des soupirs, Et vins à m'esLieiller dans ces grands desplaisirs.
LACTANCE
Ce songe est effroiable, et i'en ay fait vn autre D'aussi mauuais présage, et qui respond au vostre : Chrispe sans doute est TAigle ardante à vous seruir, Et quelque grand malheur s'en va nous le rauir, Si la bonté du Ciel ou Thumaine prudence Ne font passer ailleurs la maligne influence; Deuers le poinct du iour, dans vn profond repos Ce Prince m'a paru, ie l'ai veu les yeux clos. Et nion timide esprit troublé d'vne ombre vaine A creu que tons mes sens prenoient part à sa peine : Tay senti les glaçons qui saisissoient son corps, Tay veu son teint tout pasle, et ses yeux demi morts; Et parmi cette horreur à nulle autre pareille. Sa languissante voix a frappé mon oreille. Lactance, m'a-t'il dit, jettant les yeux sur moi, l'espreuue les rigueurs d'vne cruelle loi : Le violent excez d'vne effroiable rage Précipite mes iours en l'avril de mon âge. De grâce, voy mon Père, et le vas auertir, Que mon Ame l'appelle auant que de partir, Et pour l'affection qu'il m'a toujours gardée, Cherche sa main Roiale et la baise en idée.
DE CHRISPE. 49
A ces mots, son Esprit de son corps est sorty, Et dans le vif regret que i'en ay rcssenty, L'abondance des pleurs roulant sur mon visage A fait cuanouir cette funeste Image.
le me suis esueillé tout esmeu de douleurs , Le sein gros de soupirs, et tout trempé de pleurs; Et dessus mon cheuet à paupières decloses, l'ay long-temps contemplé Tinconsiance des choses; Médité sur mon songe, et promené mes yeux Sur l'instabilité qu'on treuue sous les Cieux, Où la plus belle vie et la mieux attachée, D'vn prompt coup de ciseau se voit souuent tranchée.
Seigneur, c'est vostre Image et vostre digne appuy, Veillez sur son salut, et prenez garde à luy : Conseruez ce Héros qui marchant sur vos traces, N'a son doux élément que dans vos bonnes grâces»
CONSTANTIN. '
Tous mes autres enfans me sont beaucoup moins
chers, l'en atteste le Ciel, et le Dieu queie sers : Mais par où puis-je faire vne perte si grande? Je ne l'aperçoy point quoy que ie l'appréhende. En Testât où ie suis, Chrispe est hors des hazards, Sa vie est à l'abry des picques et des dards.
5o LA MORT
LACTANCE
Il est en seureté des dangers dont Bellonne
Pourroit au champ de Mars menacer sa personne;
Mais on sçait que l'Enuie auec sa trahison,
Vse de plus d'vn fer, et de plus d'vn poison;
Lors que sans redouter la honte ny le blâme.
Elle a fait le dessein de couper vne trame.
Gardez qu'on vous surprenne, et que quelque ressort
Trauerse vostre vie en luy donnant la mort :
La Vertu sollicite en ce lieu la Nature,
Comme il est vostre Fils, il est ma nourriture,
Et si cet arbrisseau se trouuoit arraché,
Celuy qui le dressa seroit bien-tost séché,
CONSTANTIN
Chrispe est en seureté, iamais nul artifice,
Ny Mais esloigne-toy, voici l'Impératrice.
DE CHRISPE.