‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 8 sur 89 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

CANOPE. ROSELIE.

CANOPE

Adame, dissipez cette morne tristesse, C'est en vn beau sujet vne fascheuse hostesse, De la paix de Fesprit elle rompt les accords, Et destruit lentement les Ames et les corps. C'est vne passion des sages condamnée, Et qui ne sied pas bien à vostre destinée. Pouuez-vous estre triste auec tant de bon-heur, Auec tant de beauté, de richesse et d'honneur? Estre mélancolique auecque tant de grâces, C'est attirer sur vous les Célestes menaces : En cette morne humeur vouloir vous maintenir Est vne ingratitude à vous faire punir. La Fortune vous suit, et vous voyez encore Qu'vn Seigneur accomply vous sert et vous adore. Que l'Amant le mieux fait qui soit dessous les Cieux

A soumis son mérite au pouuoir de vos yeux; Et que tout contribue à Theureux hymenée Qui ne fera qu'vn sort de vostre destinée. Ce sont là des suiets propres à réiouïr Deuant qui le chagrin se doit éuanouïr, N'est-ce point assez d'heur, en faut-il dauantage Pour vous faire résoudre à prendre bon visage?

Ah! ma chère Ganope, vne certaine peur Me court par tout le sang et me glace le cœur. le treuue vn changement en Tesprit de mon père Qui m'interdit la ioye et qui me désespère; le crains auec sujet que de sa Majesté Ge dessein d'himenée ait esté rebuté.

Il en a fait refus auec quelque rudesse, Et mon père en a pris cette grande tristesse. N'as-tu pas là dedans remarqué sur son teint La nouuelle douleur dont son cœur est atteint? G'est ce refus sans doute, ou quelque grand outrage Dont le ressentiment paroist sur son visage.

CANOPE

Ce que vous imputez à quelque affliction Est possible vn effet de sa complexion. Cette mauuaise humeur se tourne en habitude En ceux qui comme luy s'appliquent à l'estude Et qui prenans fort peu de diucrtissement

Pour des soins importans veillent incessamment. C'est ce qui le rend triste, il n'a point autre chose.

ROSELIE.

Non, non, c'est vn effet qui vient d'vne autre cause, Lors que ce sont les soins, ou son tempérament. Il resue quelquefois, mais c'est tranquilement. C'est sans se tourmenter; et l'on void à cette heure Qu'il s'écrie à tous coups, qu'il soupire et qu'il pleure.

Ov>JCi>!JL/ 11.

ARISTE. ROSELIE. CANOPE.

ARISTE

eux !

ROSELIE.

Escoute, c'est luy : quoy ne l'entens-tu pas?

CANOPE

Ouy, Madame, et ie voy qu'il tourne icy ses pas. Taschez de descouurir quelles sont les attaintes Qui luy font exaler ces souspirs et ces plaintes; Son mal par ce secret pourroit estre allégé.

ARISTE

O mauuais sort!

ROSELIE.

Voyez comme il est affligé.

Il passe sans nous voir dans cette inquiétude.

ARISTE

La tyrannie est grande, et le traitement rude. Mais dans cette rencontre il faut dissimuler Et baiser vne main qu'on voudroit voir brusler. La puissance absolue à souffrir nous oblige.

ROSELIE.

Qu'auez-vous donc, Seigneur? quel ennuy vous afflige? A ma fidélité confiez ce depost, Dites-moy ce secret.

Vous le sçaurez trop tost.

ROSELIE.

o mon père!

ARISTE

o ma fille et ma seule espérance !

Le sort change par fois contre toute apparence. Nulle félicité ne dure en l'Vniuers, Et la bonne fortune a tousiours ses reuers. Des nuages épais fondent sur nostre teste, Nous sommes exposez au coup d'vne tempeste. Allez, courez au Temple, embrassez les Autels, Cherchez de la faueur entre les immortels : Leur support auiourd'huy nous est fort nécessaire Pour combattre vn malheur qui n'est pas ordinaire. Mais, s'il faut que le Ciel s'obstine en son courroux. Ne commettons au moins rien d'indigne de nous; Ne pouuans par nos soins fléchir sa violence, Souffrons et succombons auecque bien-seance; Ne perdons pas la gloire en perdant le bonheur. Et préférons tousiours la mort au des-honneur. Mais possible les Cieux touchez de nos prières Détourneront de nous ces funestes matières.

ROSELIE.

Mais, de quel accident sommes-nous menacez?

ARISTE

en s'en allant.

Faites ce que i'ai dit, vous le sçaurez assez.

CANOPE

Et bien, Madame?

ROSELIE.

Et bien : ie suis désespérée; Son discours m'a fait voir nostre perte asseurée. Pour éuiter ce mal tous ses efforts sont vains, Il n'espère plus rien du costé des humains. Et pour se deliurer de ces choses funestes Il n'a plus de recours qu'aux puissances célestes. Canope, pour parer vn sinistre accident Il faudra qu'il arriue vn miracle euident.

CANOPE

Madame, en mille effets qui trompent l'apparence La crainte est abusée ainsi que l'espérance. C'est accroistre ses maux que de les pressentir, Les plus sains pronostics peuuent par fois mentir,

ROSELIE.

L'Alcion par instinc cognoist moins la bonace. Lors que dessus les flots il expose sa race, Que ce sublime esprit ne cognoist par raison Quand le bon temps se change en mauuaise saison. Il a fait dans la Cour vn long apprentissage. Et iusqu'icy, Canope, il a passé pour sage. Il ne sçauroit errer en ses raisonnements. Il ne se peut tromper en ses pressentimens. Il ne faut pas douter des choses qu'il augure, Soit bon euenement, ou mauuaise auenture.

C'est ce qui me fait voir le nauffrage euident.

CANOPE

Les dieux destourneront ce mauuais accident. Il ne faut bien souuent quVn souspir de la Terre Pour changer dans le Ciel la route du Tonnerre. La foudre qui parfois menace les Nochers Tombe le plus souuent sur le haut des rochers. Le Ciel ayme le iuste, et hait les iniustices; A quiconque fait bien tous les Dieux sont propices. Et s'ils laissoient ainsi perdre les innocens Ils seroient criminels, ou seroient impuissans.

ROSELIE.

Canope, quelquefois la diuine puissance

Permet que l'iniustice opprime Tinnocence,

Et souffre du desordre aux choses d'icy bas

Pour beaucoup de raisons que nous ne sçauons pas.

On voit le plus souuent la vertu trauersée.

CANOPE

Vous n'auez qu'à prier, vous serez exaucée. Mais voicy Palamede.

ROSELIE.

Il a quelque soucy, Pren garde comme il resue en s'approchant d'icy.

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