‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 9 sur 89 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

PALAMEDE. ROSELIE. CANOPE.

PALAMEDE.

H! Madame.

Quoy donc? quelle triste nouuelle Semé sur vostre front cette pasleur mortelle?

PALAMEDE.

Helas! préparez-vous à déplorer mon sort,

le viens en peu de mots vous annoncer ma mort.

ROSELIE.

Comment? de quelle cause est-ce qu'elle procède? Quel est cet accident qui n'a point de remède?

PALAMEDE.

C'est que le Roy mon Maistre, ô malheur sans égal! Est deuenu malade, et ie meurs de son mal.

ROSELIE.

Le Roy? cela m'estonne, et i'en suis bien faschée.

PALAMEDE.

S'il faut que de son mal vostre ame soit touchée, Vous n'en aurez tous deux que du contentement, Il ne sera mortel que pour moy seulement.

ROSELIE.

Parlez plus clairement, ie ne puis vous entendre.

Madame, ce papier vous fera tout comprendre. O dieux! vous y verrez mon trépas résolu Par les cruels décrets d'vn pouuoir absolu; Vous y verrez d'amour vne estrange manie Que ma raison blessée appelle tyrannie.

Lettre du Roy.

Chef-d'œuure de Nature et Miracle des Cieux, Diuine Roselie, ardeur des belles âmes.

Amour pour m'embrazer n'a sceu trouuer de fiâmes Que dans l'éclat de vos beaux yeux.

D'vn orgueil insolent ie brauois son pouuoir; Mais à vostre faueur il en a pris vengeance. Et ie ne serois pas tombé sous sa puissance Si l'eusse éuité de vous voir.

ROSELIE.

Ce trait est agréable.

PALAMEDE.

O dieux! qu'il m'est funeste!

Vous le connestrez bien quand vous lirez le reste.

Suite de la lettre du Roy.

ROSELIE.

Vous sçaurez du porteur comme depuis ce iour Tabhorre loin de vous l'éclat qui m'enuironne : Et que i'ay résolu d'engager ma Couronne Pour satisfaire à mon amour.

Cette galanterie est vrayment bien gaillarde :

Et vos soins sont fort grands pour ce qui me regarde.

Le Roy n'a pas eu lieu de m'oser cajoler,

Vous a-t'il trouué propre à m'en venir parler?

Pour vous en acquitter auecque bienséance.

Expliquez donc ces vers puisqu'ils portent créance.

Parlez, il n'est plus temps d'en garder le secret.

PALAMEDE.

Puis-ie bien m'exprimer sans mourir de regret? C'est que vostre beauté fatale à mes délices Et vos propres apas ont trahy mes seruices;

Me donnant en ce Prince vn riual glorieux Qui veut tout obtenir d'vn mot impérieux.

ROSELIE.

Mais enfin qu'auez-vous de sa part à me dire?

PALAMEDE.

Qu'il consacre à vos pieds son cœur et son Empire,

Qu'il vous ayme, Madame, et qu'il attend de vous

Vne amour réciproque en qualité d'Espous.

Que vous ne doutiez pas que sa flame naissante

En ce premier éclat se treuue si puissante;

Puisque ceux qui verront vos célestes apas

D'vn effet si nouueau ne s'estonneront pas.

Il m'a chargé d'en dire autant à vostre père.

Et dans cet accident ce qui me désespère,

Qui confond mon esprit et qui va vous troubler.

C'est que dans le Palais on se doit assembler.

Et que le Roy prétend cette mesme iournée

Contracter deuant tous ce nouuel hymenée.

ROSELIE.

Quoy méchant? voici donc nostre hymen prétendu, Voicy donc ce succez si long-temps attendu; As-tu par tant de soins et par tant de visites, De soupirs deceuants et de pleurs hypocrites Abusé ma créance et surpris ma raison Pour seruir seulement à cette trahison?

3o LA FOLIE DV SAGE,

Quoy? ie t'ay donc permis de faire tant de plaintes

En me représentant tes secrettes attaintes,

Pour auoir le dépit de voir qu'en mesme iour

Tu m'oses hardiment parler d'vn autre amour?

Quoy? i'ay donc imprimé ton image en mon ame ,

Considéré tes soins et pris part à ta flame,

Et de ta passion fait mon propre tourment

Pour receuoir de toy ce cruel traitement?

Quel courage farouche et quelle ame cruelle

Auroit peu se résoudre à cet acte infidelle?

Ah ! voila le malheur que mon père attendoit

Quand aux bontez du Ciel il me recommandoit;

Et qu'il estoit troublé de ces grandes allarmes

Qui faisoient qu'à toute heure il se fondoit en larmes.

Voila les appareils de cette trahison

Qui doit auec éclat perdre nostre maison.

Enfin la perfidie est toute découuerte,

Et c'est ouuertement qu'on trauaille à ma perte.

PALAMEDE.

Ah ! de quels trais cuisans m'auez-vous outragé?

Peut-on bien s'attacher au sort d'vn affligé?

D'vn cœur désespéré, d'vn Amant misérable

A qui la seule mort doit estre fauorable?

O dieux ! si vous sçauiez en cette extrémité

Quelle est mon innocence et ma fidélité

En cette illustre amour vous trouueriez des charmes

Qui vous feroient mesler vos pleurs auec mes larmes.

TRAGICOMEDIE. 3i

Par cette vérité vos sens desabusez Ne pourroient trop loiier ce que vous accusez. Dieux! que n'ay-ie point fait dont l'esprit soit capable Pour détourner le mal dont on me tient coupable? Et par quelles raisons n'ay-ie point combattu Cette ardeur qui sembloit choquer vostre vertu? l'ay dit sur ce sujet tout ce que sçauroit dire Vn homme de courage et que l'amour inspire. Mais quoy tous mes propos n'ont point eu de crédit, le n'ay rien auancé pour tout ce que i'ay dit. Le Roy m'a d'vn seul mot rendu la bouche close Par les conditions que son amour propose.

ROSELIE.

Quelles conditions?

PALAMEDE.

Vn hymen solennel.

ROSELIE.

Croy-tu que son desir en soit moins criminel? Sçais-tu pas la façon dont il trompa Lucile, Que sous ce beau prétexte il trouua si facile? L'hymen l'empescha-t'il de la quitter après? Le perfide fut-il touché de ses regrets? Lors qu'il l'eut confinée en vn coin de la Corse Et formé sans raison cet indigne diuorce?

PALAMEDE.

Vous ne sçauriez tomber dans le mesme malheur.

ROSELIE.

Qui m'en empeschera?

PALAMEDE.

Vostre propre valeur.

Vostre seule beauté vous peut seruir de pleige Contre le plus impie et le plus sacrilège. Les meschants peuuent bien blasmer les immortels, Voler les lieux sacrez et rompre les Autels. Mais de manquer d'amour pour des beautez si rares C'est vn crime interdit aux cœurs les plus barbares.

Mais si ce beau party si grand, si glorieux

Est à mes sentimens vn objet odieux.

Si le simple récit de cette belle flame

Est l'horreur de mes sens et l'enfer de mon ame.

Et si i'ay résolu de te garder ma foy.

Si ie ne puis aymer tout autre amant que toy,

Quel pleige puis-ie auoir en ce iour déplorable

Qui me puisse empescher de viure misérable?

PALAMEDE.

O trait doux et cuisant d'vne fidèle ardeur! Vous dédaignez pour moy la suprême grandeur; Vous méprisez vn sceptre en faueur d'vne espée Qui pour vous conseruer deuroit estre occupée. Mais que puis-ie tenter en ce triste accident Où le mauuais succez ne soit tout euident? Feray-ie en vn instant par toute vne Prouince Reuolter des sujets contre leur propre Prince? Quelqu'vn osera-t'il se déclarer pour moy Si tost qu'il s'agira du seruice du Roy?

Quand nous entreprendrions vne fuite secrette Auons-nous seulement aucun lieu de retraite Où ce Roy qui s'est fait en tous lieux redouter N'ait la facilité de nous persécuter?

Vous feray-ie embarquer pour vne fin tragique? Il règne vn vent de Nord qui porte vers l'Affrique; Et qui ne nous promet en cette auersité Qu'vn nauffrage , ou du moins qu'vne captiuité. Verray-ie en seruitude, en vn climat barbare, Tout ce que l'Vniuers eut iamais de plus rare? Vn objet que les Dieux formèrent de leurs mains Pour imposer des Loix aux plus grands des humains. Et pour vous affranchir de cette tyrannie Vous iray-ie causer vne peine infinie?

Il vaut mieux vous montrer que ie n'y trempe pas En vous iustifiant ma foy par mon trépas.

le n'ay sur ce suiet qu'à payer de ma vie,

Moy qui vous suis suspect quand vous m'estes rauîe.

ROSELIE,

Vempeschant de se tuer.

Ah! de grâce pardonne à mes ressentimens Qui n'ont peu retenir leurs premiers mouuemens! l'ay tort de soupçonner vne amitié si saincte, Tu n'as aucune part au sujet de ma plainte. Mais le trouble et la peur dans ce pressant malheur Ont contre ton amour fait parler ma douleur. C'est vne cruauté dont tu n'es point capable. Ma mauuaise fortune en est seule coupable. C'est vn effect tout pur des Astres irritez Qui furent enuieux de mes prosperitez.

De ce trait de disgrâce ils sont la seule cause. Mais vn Page du Roy demande quelque chose, Allez voir ce qu'il veut.

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