‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 82 sur 89 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

CONSTANCE, FAVSTE.

CONSTANCE

IE ne viens plus, Madame, auec de tiedes pleurs, Vous demander la fin de nos longues douleurs; Auec vn teint plus gay ie dois vous rendre grâces D'auoir du mauuais sort dissipé les menaces : Nous donnant vne espreuue en ces aduersitcz Qu'il n'est rien d'amirable au pris de vos bontez; Car ces rares bontez adoucissant les choses S'en vont bien-tost changer nos espines en roses.

FAVSTE.

Encor que vos destins soient si bien disposez, Vous n'aurez pas les fleurs que vous vous proposez.

CONSTANCE

Tous les vœux que ie forme en mon ame craintîue Sont que la haine meure et que mon Père viue, Que iamais la Discorde et le Trouble mutin N'esloigne ses désirs de ceux de Constantin; Bref qu'en leur vnion la paix soit infinie.

FAVSTE.

Mais vous à quel objet voulez-vous estre vnie?

CONSTANCE

Moy, Madame? à Thonneur comme à vos interests.

FAVSTE.

Point point, nous auons sceu quelqu'vn de vos secrets,

CONSTANCE

le n'ay point de secrets qu'il faille que ie cache,

Ils sont fort innocens, ie veux bien qu'on les sçache.

FAVSTE.

Quoy que vous les cachiez ils sont fort apparens, Vous trauaillez pour vous plus que pour vos Parens :

DE CHRISPE. 83

Prenant vn soin pour eux, vous en aucz vn autre, D'abatre vne maison pour agrandir la vostre.

CONSTANCE

D'abatre vne Maison?

FAVSTE.

Oiiy, oùy, mais c'est en vain.

Nous ferons hautement avorter ce dessein.

CONSTANCE

Madame, ces effets dVne haine visible Sont encore des traits d'vn malheur inuincible, Qui par nostre constance a semblé s'irriter Et s'est pleû si long-temps à nous persécuter : Il faut, sans murmurer, souffrir sa violence. Puisque vostre pouuoir nous impose silence.

FAVSTE.

Que peut-on à cela vous respondre, sinon Qui'il vous est bien aisé de porter vostre nom : Puis que dans ce succez il est vray que Constance Pour le malheur des siens a peu de répugnance.

Le iour de leur deffaite est vn iour glorieux, Elle veut de bon cœur ce que veulent les Cieux,

Si Licine en fuyant est sorty de la Thrace, Vous Fauez sur le champ vangé de bonne grâce : Exprimant vn pouuoir qui n'est point limité, Vous auez mis aux fers celuy qui Ta dompté. Vous auez tout soubmis en blessant vn seul homme; Quoy que Rome ait vaincu, vous triomphez de

Rome.

Quel effet merueilleuxî vn puissant Empereur Qui iusqu'au bout du monde a semé la terreur, En de si grands périls n'a gagné tant de gloire Que pour mettre à vos pieds le fruit de sa Victoire. Quoy? du nom de malheur ce succez appeller? De semblables malheurs on se peut consoler.

CONSTANCE

Madame, à ce discours ie ne puis rien entendre.

FAVSTE.

Auguste et le Conseil Font fort bien sceu comprendre; Chrispe vous rend des soins et vous fait les doux yeux, Vous obsède à toute heure et vous suit en tous

lieux; Il vous promet beaucoup, mais sçachez qu'il se moc-

que.

DE CHRISPE. 85

CONSTANCE

S'il se mocque de moy, la chose est réciproque.

FAVSTE.

En pouuez vous douter?

CONSTANCE

le n'en ay point de peur.

FAVSTE.

Il est assez adroit,

CONSTANCE

Mais il n'est point trompeur.

FAVSTE.

11 tient vn rang bien haut.

CONSTANCE

le suis de la famille.

FAVSTE.

Il est Fils d'Empereur;

CONSTANCE

Et n'en suis-je pas Fille?

FAVSTE.

On void en ces Césars de l'inégalité;

CONSTANCE

La Fortune en a mis, mais non pas l'Equité.

L'vn de ces Empereurs a peu l'autre soumettre.

CONSTANCE

L'autre de sa valeur se pouuoit tout promettre.

FAVSTE.

Il n'a pas en campagne eu les Dieux pour amis.

DE CHRISPE. 87

CONSTANCE

II n'est pourtant rien moins que ceux qui Tont soumis,

FAVSTE.

Les vaincus aux vainqueurs ne sont pas comparables.

CONSTANCE

La Vertu rend par fois les malheurs vénérables.

FAVSTE.

Cependant hors du Throsne on void cette Vertu;

CONSTANCE

Elle peut esclater sous vn Throsne abatu.

FAVSTE.

Enfin quoy qu'il en soit, Constance n'est point née Pour prétendre auec Chrispe au lien d'Hymenée; Nous ne souffrirons point qu'il soit fait son Espoux.

CONSTANCE

Vous souffrirez au moins qu'il m'ayme mieux que vous.

FAVSTE.

A son dam s'il vous aime, interdit de le faire.

CONSTANCE

A son dam beaucoup plus s'il agit au contraire.

FAVSTE.

Il ne peut vous aimer qu'auec beaucoup d'erreur.

CONSTANCE

Ny vous aimer aussi qu'auec beaucoup d'horreur.

FAVSTE.

Ah! sortez promptement engeance de Vipère.

CONSTANCE

On ne m'accuse point d'auoir perdu mon Père.

FAVSTE y

seule.

Quel Fantosme a fait bruit? et quel Spectre a passé? Dors-tu point? est-ce à toy que l'on s'est adressé! Et peut-on appliquer ce que l'on vient de dire A qui tient aujourd'huy les resnes de l'Empire? Mais cette vérité ne se peut démentir, Constance me parloit, elle vient de sortir;

C^est à moy, c'est à moy que ce discours s'adresse, Elle vient d'offenser sa Reine et sa Maistresse : L'insolente qu'elle est, voit encore le iour Apres auoir choqué ma gloire et mon amour? A moy, que sur le champ cette impudente expire.

CORNELIE.

Madame,

FAVSTE.

Ce n'est rien, allez qu'on se retire.

Cognoissant Constantin et sa mauuaise humeur. Il ne faut pas ici faire de la rumeur; Et n'ayant peu parer vne atteinte si rude. Il vaut mieux ménager ma rage auec estude, Deuorer mon dépit, et me plaindre tout bas. Que d'esclater plus haut et ne me vanger pas.

A moy, Constance? à moy? me parler de la sorte? En aurions- nous raison quand elle seroit morte? Pour rendre vn si grand coup mon bras est trop léger, le pourroy la destruire, et non pas me vanger.

Mais Chrispe est tout ici, cette ieune indiscretie De ses noirs sentimens n'est rien que l'interprète. Cet ingrat, il me joue, et brauant mon crédit, L'aduoue absolument de ce qu'elle m'a dii.

Quoy, Chrispe rira donc auec cette effrontée Du plaisir qu'elle a pris à m'auoir irritée? Il se vantera donc prés d'elle chaque iour Des traits dont son mespris a payé mon amour? Ma defence inutile et ma vaine furie Pourront entrer encore en cette raillerie? Ah ! ie veux bien parer vn si sensible affront, Fay le bras assez fort pour garantir mon front, Et ie vay m'employer de toute ma puissance Pour faire auant ma honte esclater ma vengeance. Il faut bien que le fer, la flame ou le poison, D'vn mespris si sanglant me fassent la raison. Pour les presser d'agir, dés cette heure ie donne Le plus beau diamant qui brille en ma Couronne. Plutost que cette Amour m'offence impunément, le veux perdre à la fois et l'Amante, et l'Amant. Chrispe, il te souuiendra de m'auoir offencée, Ta Sentence mortelle est des-ja prononcée, Et le désir pétille en mon cœur despité Que ce sanglant Arrest ne soit exécuté. Ouy Chrispe, c'en est fait, et tes ieunes années Par mon iuste courroux se verront terminées : Pour le soulagement de ma viue douleur le vay faire passer la faux sous cette fleur. Il faut que ma vengeance en ta perte médite Sur ce que fait vn corps lors que l'ame le quite;

DE CHRISPE. 9r

Et les conuulsions qu'on luy voit ressentir Quand la bouche dispute à la laisser sortir. Auec attention ie te verray, perfide, Deuenir pasle et froid sans auoir l'œil humide : Et verray sans regret en ce dernier effort Passer dedans tes yeux les ombres de la mort.

Mais où va ma fureur? arreste ma Cholere, Peux-tu bien outrager vne chose si chère? Destournons de ce coup et nos mains, et nos yeux, Car c'est vn attentat qui blesseroit les Dieux. Fauste, à quoy te portoit ta furieuse envie? Ces Vœux vindicatifs attentoient sur ta vie. Et ta soudaine mort borneroit le plaisir Que ton despit cruel propose à ton désir. Tu te verrois surprise, et dans cette disgrâce Ta plus bruslante ardeur se changeroit en glace.

Ne fay rien qui t'oblige à de grandes douleurs, Et preuien sagement tes souspirs et tes pleurs. Quoy que Chrispe t'offence, il peut vivre sans crainte. Tu ne pourrois blesser vne chose si sainte; Il est inuiolable à ton ressentiment, Il aura part au crime, et non au chastiment; Et lors que tu pourrois d'vn esclat de tempeste Perdre tout l'Vniuers, il sauueroit sa teste.

le consens qu'vn Héros le plus grand des humains Au fort de mon courroux me desarme les mains : Il nous plaist de sauuer vn Complice du crime, Nous nous contenterons dVne seule Victime; Constance par son sang pourra des-alterer Cette bruslante soif qui nous fait souspirer.

Mais par où m'y prendray-je? et que faudra-t'il faire Pour ouvrir cette source à mon bien nécessaire, Sans qu'elle fasse bruit, et qu'vn Peuple mutin Aigrisse contre moy l'esprit de Constantin? Ouvre-toy mon esprit, cherche, inuente, et t'employe Pour bastir sur ce plan le comble de ma ioye : Fay que dans ce débris mon nom soit conserué, Conduy bien cet ouvrage et le rends acheué.

En voici le secret, i'en ay trouué l'adresse : le surprendray l'Amant, il perdra sa Maistresse, Elle, à ce Seruiteur que ie luy rauiray. Imputera les maux dont ie la combleray : le porteray Constance à mourir enragée, On ne la verra plus, et ie seray vangée. Ah ! serpent dangereux qui t'oses prendre à moy, Tu t'émancipes trop, ta mort en fera foy :

DE CHRI5PE. 93

Tu te repentiras de Tair dont tu me traites, Tu creueras hien-tost du venin que tu jettes. Filles,

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