SCENE PREMIERE
CONSTANTIN, FAVSTE.
CONSTANTIN
VOY! le ne sçauray point d'où cette humeur procède?
L'ennuy qui vous afflige, est-ce vn mal sans remède?
FAVSTE.
C'est vn mal pour le moins à guérir mal aisé, Puisque mesme d'Auguste il est authorisé; C'est vn mal qui se forme, et qui venant à croistre, Pourra faire périr ceux qui l'auront fait naistre.
CONSTANTIN
La prière de Chrispe en est le fondement.
FAVSTE.
L'indulgence d'Auguste en fait Taccroissement.
CONSTANTIN
Ce mal n'est pas si grand que Fauste se figure.
FAVSTE.
Puisse Teuenement tromper ma conjecture.
CONSTANTIN
Mais qu'apprehendez-vous?
FAVSTE.
Des malheurs infinis Vos peuples reuoltez, vos enfans des-vnis; Vne guerre Ciuile, vn trouble espouuentable. Mille saccagemens, vn destin lamentable.
DE CHRISPE. 71
CONSTANTIN
Nous sçaurons destourner vn si funeste sort.
FAVSTE.
Oiiy tant que vous vivrez, mais après vostre mort?
CONSTANTIN
Chrispe prendra toujours l'interest de son frère.
le crains auec raison qu'il fasse le contraire.
CONSTANTIN
Et sur quel fondement craignez- vous ce danger? Chrispe est-il si méchant?
FAVSTE.
Non, mais il peut changer;
CONSTANTIN
On voit fort peu changer des Ames si bien nées.
FAVSTE.
Si l'a-t'on veu changer en fort peu de iournées.
CONSTANTIN
le ne m'aperçoy point d'vn si grand changement.
FAVSTE.
La Cour auec regret fait ce discernement. Chrispe nous honoroit auant que la Victoire Eust esclairé son front des rayons de la Gloire, Et qu'vn vent orgueilleux de réputation Eust essoré le vol de son ambition.
Il suivoit nos Conseils auant que cette guerre L'eust veu dans les dangers passer pour vn tonnerre , Et de peur de faillir, et de trop bazarder. Il n'entreprenoit rien sans nous le demander. Mais ce bon naturel s'est changé dans la Thrace, Où la Fortune Amie a flatté son audace, Et sans considérer son flus et son reflus. Dans cette haute mer il ne nous cognoist plus. Il croit que nos auis luy sont peu nécessaires, Il veut tenir tout seul le timon des affaires, Et si sous cet orgueil nous plions aujourd'huy. Le naufrage est pour nous, et le port est pour luy. Rome est en sa puissance, et nous pouuons bien dire Qu'il est Maistre absolu de nous, et de l'Empire, Et qu'il se hastera de nous fermer les yeux.
DE CHRISPE. 73
CONSTANTIN
Fust-il Maistre de tout, il nous traitteroit mieux.
FAVSTE.
L'ambition rendroit son ame inexorable.
CONSTANTIN
Fauste, sa pieté nous seroit fauorable.
FAVSTE.
lamais la pieté ne peut accompagner
Vn cœur préoccupé du dessein de régner,
Car Tauide désir de prendre vne Couronne
Oste les sentimens que la Nature donne,
Et bien souuent vn Fils d'vn aueugle transport,
Marche lors sans horreur dessus vn Père mort.
Chrispe vous craint, Seigneur, et ie puis dire encore
Qu'il vous aime beaucoup, mesme qu'il vous adore;
Mais ce bon naturel peut estre corrompu
Par ceux qui pour nous perdre ont fait ce qu'ils ont
peu.
S'il faut que désormais par vne erreur fatale, Ce Prince si bien né passe dans leur cabale , Licine aura bien-tost suborné son esprit Pour luy faire acheuer le coup qu'il entreprit.
CONSTANTIN
Ce n'est pas vn party qu'il faille qu'il embrasse; Par quel raisonnement iugez-vous qu'il y passe?
FAVSTE.
Par l'amour qui le pousse à le voir restably, Et fait que pour Constance il met tout en oubly.
CONSTANTIN
Quoy, Chrispe est-il touché de la ieune Constance?
FAVSTE.
Pour elle toute seule il vous fait cette instance. Si le bandeau d'Amour ne luy couvroit les yeux Il verroit sous des fleurs vn serpent furieux; Il craindroit de ce lieu l'alliance funeste, Il fuiroit cet amour comme l'on fuit la peste. Vne haine enuieillie en vn cœur desloyal, Corrompra laschement ce cœur vrayement Royal; Et vous l'ayant prédit, ie feray la Cassandre Qui verray mettre Rome et nos Palais en cendre : Possible que là-haut assis entre les Dieux, Lors que sur nos malheurs vous porterez les yeux, Vous aurez du regret de voir Fauste enchaisnée, Prez du Char de Licine en triomphe menée;
Vos Temples démolis, vos Peuples saccagez, Et vos ieunes enfans laschement esgorgez; Et l'Italie enfin cruellement destruite, Détester en pleurant vostre peu de conduite. Toutesfois ces malheurs ne me surprendront pas, l'en preuiendray l'etfet par vn noble trespas : Le poison ou le fer, ô misère incroyable! Plutost que Constantin, me sera fauorable. Et sans leur prompt secours ie ne puis éuiter Les maux où le Destin me va précipiter.
CONSTANTIN
Ah! ne vous troublez point de ces grandes alarmes, Mon cœur est pénétré par le cours de vos larmes : De tout autre interest vos pleurs m'ont destaché, Mon Fils m'auoit surpris, mais vous m'auez touché. Il faudra que ie pense à vos auis fidelles, Pour gauchir sagement ces embusches mortelles. Mais Chrispe vient ici vous parler sur ce point. Suspendez cette affaire et ne Taigrissez point. N'outragez point ce Fils dont ie suis idolâtre. Soyez toujours sa mère, et iamais sa marastre. Ne luy retranchez rien de vostre affection.
-jÇi LA MORT
FAVSTE.
Seigneur, îaisscz-moy faire en cette occasion, le tiens qu'il faut vn peu luy tenir la main haute, Afin que son esprit recognoisse sa faute, Et se rende plus souple à suivre nos auis, S'estant si bien trouué de les auoir suiuis.
CHRÎSPE, FAVSTE.
CHRISPE.
E viens vous rendre grâce, ô diuine Princesse, D'auoir fait que des miens enfin la crainte cesse Vostre Esprit balançant la pitié de mes pleurs, Auec la cruauté de leurs derniers malheurs; Encor qu'il s'y portast auecque répugnance, A faict à la Rigueur succéder la Clémence.
DE CHRISPE. -j-j
FAVSTE.
A quoy tend ce discours confus et mal tissu?
CHRISPE.
A vous remercier d'vn bien que i'ay receu : Car bien que Constantin m'aime, et me considère, Fauois besoin de vous pour fléchir ce bon Père, Vous seule auez sauué Licine du trespas.
FAVSTE.
Luy sauué? point du tout, ne vous abusez pas.
CHRISPE.
Vn Courrier dépesché porte cette nouuelle.
FAVSTE.
Cette nouuelle est fausse, il faut qu'on le rappelle.
CHRISPE.
Licine l'apprendra comme vne vérité.
FAVSTE.
Il peut la receuoir comme vn conte inventé,
CHRISPE.
Assez distinctement on me l'a faict entendre.
FAVSTE.
QuelquVn par ce discours vous a voulu surprendre.
CHRISPE.
L'Empereur me Ta dict auec tant de bonté.
FAVSTE.
L'Empereur vous Ta dit? il s'est fort méconié : Il n'y pensoit donc pas; c'est par quelque surprise; S'il s'abuse si fort, il faut qu'il se rauise.
CHRISPE.
l'attens de sa promesse vn effet bien certain.
FAVSTE.
Si c'est là vostre espoir, vous espérez en vain.
CHRISPE.
On peut sur sa parole encore plus prétendre.
DE CHRISPE.
FAVSTE.
En cette occasion Ton n'en doit rien attendre.
CHRISPE.
L'Honneur piégeant sa foy, m'asseure sur ce point.
Moy, ie suis caution qu'il ne le fera point.
CHRISPE.
Fen vais tout de ce pas rafraichir sa mémoire.
FAVSTE.
C'est vne illusion que vous luy ferez croire.
CHRISPE.
le sçay par quels sermens il s'y treuue obligé.
FAVSTE.
L'interest de l'Estat l'en rend des-engagé.
8o LA MORT
CHRISPE.
Nous verrons;
FAVSTE.
Voyez donc - - - As-tu veu , Cornelie , Quelle confusion succède à sa folie?
Il pourra discerner d'vn iugement plus sein S'il a quelqu'auantage à choquer mon dessein : Ici son insolence est vn peu reprimée, Assez hautainement ie me suis exprimée.
CORNELIE
En vous parlant, Madame, il sembloit tout transi.
FAVSTE.
Constance estant absente, il n'estoit pas ici.
Ce n'est que la moitié d'vn Tout qui m'est funeste,
Ce n'en est qu'vnè part, mais en voici le reste.
DE CHRISPE.