‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 86 sur 89 · FAVSTE, VN CAPITAINE DES GARDES · texte numérisé non relu

FAVSTE, VN CAPITAINE DES GARDES

FAVSTE.

RRESTE, et nous apprens quelle est cette nouuelle.

CAP

Madame, en vn moment deux Astres de la Cour Ont perdu pour iamais la lumière du iour : O que cet accident a destruit d'espérances!

FAVSTE.

Qui sont ces deux Soleils, sont-ce les deux Constances? L'estat en leur salut auoit grand interest.

CAP

Voici le tout, Madame, escoutez s'il vous plaist.

io8 LA MORT

Chrispe estoit venu voir Constance dans sa chambre,

Elle auoit à la main des gans parfumez d'Ambre,

Garnis tout alentour de diamans et d'or.

Et dedans leur papier envelopez encor;

Voila, ç'a-t'elle dit à ce Prince adorable,

Des soins d'vn cher Parent vne marque amirable :

Voila qui dans Testât où le sort nous a mis,

Montre que nous auons encore des Amis :

Et que si leur bonté ne manque de puissance.

Nous n'aurons pas sujet de perdre Tesperance.

Lors elle a déplié ce funeste présent.

Et Ta considéré de prés en le baisant.

Chrispe comme surpris...

FAVSTE.

Ah ! ma crainte est extrême.

CAP

Prenant aussi les gans les a sentis de mesme :

Et comme si iamais il ne les auoit veus,

A loué la beauté dont ils estoient pourueus.

Puis comme tout à coup esprouuant leur puissance.

En les jettant par terre, il a dit à Constance :

D'où viennent donc ces gands? qui vous les a donnez:

DE CHRÎSPE. ro9

Ah ! ne les sentez plus, ils sont empoisonnez,

Vne vapeur maligne en ma teste est montée,

O Cieux! desia ma veue en est débilitée :

Et desia le venin dont ie me sens surpris,

D'vn effort violent attaque mes Esprits.

Lors foible et sans couleur, Constance a fait réponce,

Ce sont des gans. Seigneur, que m'a donné Léonce :

Et c'est de vostre part qu'il me les a rendus.

Là le Prince a repris, ah nous sommes perdus!

En ce prompt accident, vous pouuez bien cognoistre

Que quelqu'vn pour nous perdre a sceu gagner ce

traistre :

Tout ce qu'en ce malheur ie rencontre de doux, C'est que i'auray l'honneur de mourir prés de vous. Pleust au Ciel que la rage en ce coup témoignée, M'eust attaqué tout seul et vous eust espargnée : Vous voyant éuiter vn trait si rigoureux , Expirant à vos pieds, ie mourrois trop heureux :• le me contenterois seulement de la gloire De pouuoir à iamais vivre en vostre mémoire, Nous resterons vnis, encor que séparez; Mais vous ne parlez plus , ie meurs et vous mourez. La Princesse abatuë à ce discours funeste, A dit encor : Croyez-- sans acheuer le reste. A ce mot en mourant ils se sont embrassez :

iio LA MORT

Pour marque du poison---

FAVSTE.

C'est assez, c'est assez.

CAP

Vn sang tout violet a couuert leur visage.

FAVSTE.

Tu m'en as trop appris, n'en dis pas dauantage ;

le suis sur ce récit trop tendre de moitié.

Il m'auroit bien suffi d'en ouyr la moitié :

De grâce laisse moy dans l'humeur sombre et noire,

Où me vient de plonger cette funeste histoire :

Heureuse dans l'excez des plus cuisans malheurs.

Si i'ay la liberté des soupirs et des pleurs.

Ah Fauste misérable! ah Fauste infortunée! Quel tissu de malheur forme ta destinée? Qu'est-ce que contre toy de violence épris, Tous les Dieux conjurez pourroient faire de pis? Lors que tu fais périr vne ame criminelle Tous tes contentemens périssent auec elle,

DE CHRISPE. ni

Et tout ce que tes yeux cognoisscnt de pins beau, Auec leur seul horreur passent dans ie tombeau. O Destins! ô Venins! ô Mort! ô Violence! Que ne laissiez-vous Chrispe en enleuant Constance. O cholere funeste! aueuglement fatal, Qui n'a peu séparer le bien d'auec le mal , Et qui de tout mon bien par vne erreur estrange, Fait auec tout mon mal vn si triste mélange! Quoy? si ie lance vn trait, ô rigoureuse loy! Pour me percer le cœur il refléchit sur moy : Par ce funeste trait, qui ne m^a point vangée, Tay seruy ma Riuale et me suis outragée. Constance a de ce mal retiré mille biens, Chrispe a fermé ses yeux, elle a fermé les siens, Et serrant les liens dont Amour les assemble, Ils ont fait leurs adieux et sont par(is ensemble. Pour rendre mon dépit et plus iuste et plus grand , On les a veus encor s^embrasser en mourant : En vn sang qui se glace ils conseruent des flames. Leurs corps restent vnis aussi bien que leurs âmes; La Mort ne deffaitpas ce que TAmour a joint. Ils quittent la lumière et ne se quittent point : Chrispe baise en mourant Constance qui Tadore, Ils n'ont plus de chaleur et s'ils brûlent encore :

Leur dessein continue au delà du trespas, Et dans leur cœur esteint leur amour ne Test pas. Ah Constance! c'est trop trauerser mon enuie, Ta mort pour me déplaire enchérit sur ta vie : Mais en dépit du Ciel, de TAmour et du Sort, Je m'en veux ressentir encore après ta mort, le te veux suivre encore, et chercher vne voye Pour rompre tes plaisirs et trauerser ta ioye, le veux troubler encor ton amoureux dessein, Te porter des flambeaux et des fers dans le sein : Et m'opposant là bas à ton Idolâtrie : Au milieu des damnez te seruir de furie.

DE CHRISPE. ii3

^Vk^ ^vv^ f^'^ ^^^ f^'^ f^^^ ^^ ^^^

Page 1