‹ ThéâtreChapitre 28 sur 96 · LUC INDE · texte numérisé non relu

LUC INDE

Phenice, c'est mon père, il n'en faut point douter.

Quoy? si facilement se laisser affronter? Comment? cet imposteur, ce conteur de nouuelles, Viendra s'insinuer pour rogner nos escuelles? Il renient de la mer tout seul dans trois batteaux, Afin de nous gronder et tailler nos morceaux. Auec ses caleçons, auec son bout de chaîne. Voyez, n'est-il pas fait d'vne belle desguaine? O le plaisant faquin! le voilà reuenu.

Il n'a qu'à discourir il sera reconnu.

On en reconnoist tant de faits de cette sorte. S'il ne s'en peut aller que le Diable l'emporte. Quand sept ans et le iour d'après sont expirez, La femme et le mary sont-ils pas séparez? Lors que l'on a passé cette longueur d'absence," Est-on tenu de faire vne reconnoissance ? Apres quinze ou seize ans, vn grand barbon viendroit Dire, c'est moy, mon cœur, et l'on le reprendroit? De semblables aueus ne sont plus à la mode, Et cette bonne foy seroit trop incommode.

iio LE PARASITE.

Qu'il soit donc Alcidor, ou qu'il ne le soit pas, Il peut, si l'on m'en croit, retourner sur ses pas ; La teste Iuy blanchit, et les Jambes luy tremblent. La Turquie est fort bonne à ceux qui luy ressemblent.

FRIPESAVCES.

Tu fais vn trop grand bruit.

PHENICE.

Ma foy, ie veux parler.

Il se veut introduire afin de nous voler : Mais s'il entre chez nous, d'vne belle manière Il aura sur le corps marmite et crcmaliere. Il faut bien l'auertir qu'il ne soit pas si sot. Il seroit affeublé dVn couuercle de pot; le luy ferois voler toutes les vstenciles; Il ne marcheroit plus qu'auecque des béquilles.

FRIPESAVCES.

Ma foy, nous auons beau faire les entendus, C'est vrayment à ce coup que nous sommes perdus.

LVCINDE.

Que cet euenement a d'estranges surprises!

FRIPESAVCES.

Nous n'auons pour nous deux qu'à plyer nos chemises.

PHENICE.

Tu n'as point trop à rire, attendons en la fin.

Pour mov, i'av résolu de ioiier au plus fin, Et de confesser tout.

LVCINDE.

Est-ce ainsi que Ton m'ayme?

PHENICE.

Si tu confesses tout, i'en vseray de mesme.

LVCINDE.

Et tout retombera sur moy?

PHENICE.

le n'en sçay rien.

FRIPESAVCES.

Fay fait ce qu'on m'a dit, comme vn homme de bien.

PHENICE.

Et moy ie n'ay rien dit, que ce qu'on m'a fait dire.

LVCINDE.

Excusez-vous Vvn Tautre afin qu'on me deschire.

MANILLE

O mon cher Alcidor! c'est vous asseurément, Mon esprit ny mon cœur n'en doutent nullement; Et par tous vos discours la preuue est auerée , Par qui nostre maison se voit deshonorée. Mais il faut l'empescher de rire à nos despens, Il faut nous en saisir auant qu'il soit long-temps. le vais adroitement empescher qu'il ne sorte, Pour vous, sans faire bruit, venez auec main forte.

Vous me verrez bien-tost assez bien escorté, Pour donner l'accolade à ce fils apposté.

MANILLE

Il n'en faut point douter; ie lis sur leurs visages. Comment ils m'ont iouëe à quatre personnages. Ouy, leur couleur est pasle, et leur cœur tout tremblant, Mais d'auoir rien apris ne faisons pas semblant. Lucinde, en bonne sœur, visitez vostre frère : Voyez s'il auroit point refroidy sa colère. Pour diuertissement vous luy direz encor, Que l'homme qui s'en va n'est qu'vn faux Alcidor.

LE PARASITE. ii3

Et qu'il m'a confessé que, par galanterie. Il s'estoit informé de Testât de ma vie; Induit par Matamore, il estoit venu voir Si i'estois vn esprit que Ton pût deceuoir.

FRIPESAVCES.

Cet emprunteur de noms se doit appeller Charle.

MANILLE

A tous coups ce maraut m'interrompt quand ie parle. Il clabaudoit tout haut quand ie parlois tout bas, Allez, et vous, Phenice, accompagnez ses pas. Toy, demeure, et me dis où tu trouuas Sillare Quand tu me l'amenas? Ton visage s'effare. Où le rencontras-tu?

FRIPESAVCES.

Moy? ie le rencontray Auprès d'vn Cabaret.

MANILLE

Où?

Où i'estois entré.

MANILLE

Mais il en faut sçauoir, et l'enseigne et la rué; Respons sans hésiter, et sans baisser la veuë.

FRIPESAVCES.

Madame, i'ay trouué Lisandre prés d'icy.

MANILLE

Quoy, ce fils aposté s'appelle donc ainsi? Ce Sillare nouueau s'appelle donc Lisandre? Poursuis, et me dis tout, ou ie te feray pendre.

FRIPESAVCES.

C'est ainsi qu'il s'appelle, à ne vous celer rien Mais c'est vn fils vnique auec beaucoup de bien , Qui prist pour vostre fille vne amour légitime, Et dont les procédez se trouueront sans crime.

Sans crime à me tromper? à venir desguisé? A feindre des Romans? prendre vn nom supposé? Cela s'cst-il pas fait, et par ton assistance?

FRIPESAVCES.

Ouy, Madame, et pourtant auec toute innocence. I'ay tout veu, i'ay tout sceu.

MANILLE

Tu t'excuses en vain.

LE PARASITE. lô

FRIPESAVCES.

l'en ferois bien serment, i'en leuerois la main.

Enfin, de cette amour clandestine et sinistre, Tu n'as donc pas esté le principal ministre? Tu ne m'as point duppée, et de bonne façon, lusques dans mon logis amenant ce garçon? Infidelle valet, infâme Parasite, Tu ne sausseras plus ton pain dans ma marmite; Apres ce lasche tour, ie serois sans raison, Si tu mettois iamais le pied dans ma maison. Deslogeons sans trompette, allons, qu'on se retire; Mais viste, promptement, sans qu'il faille le dire, Ou l'on va te rosser, en compère, en amy.

FRIPESAVCES.

Me voila bien payé de six ans et demy. En ce petit moment ma fortune est bien faite : C'est pour deuenir riche vue belle recette ; Et ce qui sufïiroit pour me faire enrager, le sors de la maison sans boire et sans manger. Apres m'estre bruslé le nez en la cuisine, Auoir mis tout en train pour la feste voisine, Apresté tant de mets pour faire vn bon repas. Par l'ordre des Démons ie n'en mangeray pas.

ii6 LE PARASITE.

S'il faut quitter ainsi la marmitte et la poësie, Que maudit soit l'Amour et quiconque s'en mesle; Au Diable le fripon , dont les meilleurs valets Ont l'estomac si vuide en portant des poulets. Adieu , bœuf de poitrine , et cimier agréable , Adieu, beau mouton gras au goust si délectable, Adieu, cochons rôtis, adieu chapons bardez, Adieu, petits dindons, tant bardez que lardez; Adieu, levraux, perdrix, et pigeonnaux en paste. Dont vn Diable incarné ne veut pas que ie taste. Adieu, tarte à la cresme, adieu, pouplain sucré, Puissiez-vous estrangler ceux qui m'en ont sevré. On a beau toutefois me traitter de la sorte, Si feray-Je le guet autour de cette porte. le vay proche d'icy faire quelque repas, Afin de reuenir promptement sur mes pas. Me dût-on assommer, me dût-on faire pendre, le sçauray, si ie puis, que deuiendra Lisandre.

Fin du quatriesme Acte.

Page 1