SCENE TROISIESME
FRIPESAVCES.
O la rigueur estrange!
Est-il donc ordonné que iamais ie ne mange? Ay-je donc tracassé iusqu'à cette heure en vain ? Ne pourrav-je flatter, ou contenter ma faim. O Cieux quelle pitié!
PHENICE.
Hola ho! Fripesauces.
FRIPESAVCES.
Que mon ventre applaty fait eslargir mes chausses ! Si ie ne bois bien-tost à traits frequens et longs, On les verra dans peu tomber sur mes talons. O Cieux, quelle pitié! quelle misère extrême!
Phenice lui frappe sur l'épaule. Ha! Phenice, c'est toy;
PHENICE.
Toy, n'es-tu plus toy-mesme?
FRIPESAVCES.
Que ton nez aussi bien n'est-il vn pied de veau ; le serois fort habille à torcher ton museau. Si tes deux yeux estoient deux pastez de requeste, le ficherois bien-tost mes ongles dans ta teste Et si ton scoffion auoit tous les appas D'vne ruelle de veau bien cuite entre deux plats, En l'humeur où ie suis, Phenice, ie te iurc, Que i'aurois toute à l'heure aualé ta coëffure.
PHENICE.
Quoy ! manger si matin? L'appétit furieux.
FRU^ESAVCES.
Ma bouche à mon resveil s'ouure deuant mes yeux; Bride cet appétit d'vne raison meilleure : le voudrois estre aueugle et manger à toute heure.
PHENICE.
Escoute donc vn peu.
FRIPESAVCES.
Que me veux-tu donner?
Parlons d'vn grand secret.
FRIPESAVCES.
Parlons de desieuner.
PHENICE.
Il seroit question de faire vn prompt message.
FRIPESAVCES.
II seroit question de manger vn potage, D'vne pièce de bœuf se desgraisser les dents, Et mettre auec loisir des meubles là dedans.
PHENICE.
Si tu sçauois comment nostre Lucinde pleure. Et ce qu'elle m'a dit encor depuis vne heure Sur ces affections, ie te iure ma foy Que tu pourrois pleurer comme elle et comme moy
FRIPESAVCES.
le te iure ma foy que ma pance est plus séche Que n'est vne alumette, vne esponge, vne mèche. Et qu'en vn alambic tres-difïicilement On en pourroit tirer deux larmes seulement.
PHENICE.
EscoLite ce qu'il faut que tu die à Lisandre; II doit estre arriué.
FRIPESAVCES.
le ne sçaurois t'entendre.
Si ie n'ay comme il faut fait ioûer le menton , Ce qu'on dit en françois me semble bas breton : le me treuue assoupy, ie baille, ie m^alonge, Et prens vn entretien pour l'image dVn songe.
PHENICE.
le vais donc te quérir d'vn certain reliquat.
FRIPESAVCES.
Qu'il soit bien releué, car mon ventre est bien plat : Et sur tout souuiens-toy de remplir la bouteille ;
Seul.
0 ie croy que ma faim n'eust iamais de pareille! le sens dans mes boyaux plus de deux milions De chiens, de chats, de rats, de loups, et de lions. Qui présentent leurs dents, qui leurs griffes estendent, Et grondans à toute heure, à manger me demandent. Pay beau dedans ce gouffre entasser iour et nuit, Pour assouuir ma faim ie trauaille sans fruit.
Vn grand jarret de veau nageant sur vn potage, Vn gigot de mouton, vn cochon de bon âge, Vne langue de bœuf, deux ou trois saucissons Dans ce creux estomac, souflez, sont des chansons. Vn flacon d'vn grand vin, d'vn beau rubis liquide. Si tost qu'il est passé laisse ma langue aride, le la tire au dehors le polmon tout pressé. Comme les chiens courants après qu'ils ont chassé. Un nouuel hipocras, ie veux dire Hipocrate, Qui la teste souuent de ses ongles se grate, Et pour gagner le bruit de fameux Médecin, Touche souuent du nez au bourlet dVn bassin , Dit assez que ma faim est vne maladie ; Mais il ignore encor comme on y remédie. Ces discours importuns ne font que Tirriter, le voy que c^est vn mal difficile à traitter. Quand i'aurois aualé cent herbes, cent racines; Receu vingt lauemens, humé vingt médecins, Qui me feroient aller, et par haut et par bas; le me connois fort bien, ie n'en guerirois pas. O que d'vn bon repas la rencontre est heureuse! Ne viendra-t-elle point? despesche paresseuse.