SCENE QVATRIESME
FRIPESAVCES. PHENICE.
FRIPESAVCES.
Descouure donc ce plat que tu caches si bien;
PHENICE.
Escoute moy deuant, ou bien tu ne tiens rien, Il faut estre attentif sur vn fait qui nous touclie. Tu dois ouurir Toreillc auant qu'ouurir la bouche.
FRIPESAVCES.
le puis en t'escoutant les ouurir toutes deux.
PHENICE.
Escoute seulement.
FRIPESAVCES.
Que ie suis malheureux !
Donne vn peu de matière à ma faim qui s'irrite.
PHENICE.
Tu ne mangeras point, qu'après la chose dite;
Tu scay que soupirant sous de seueres loix, Nostre Jeune Orpheline est réduite aux abois; Et n'ose contredire à Manille sa mère, Qui la veut marier par vn ordre seuere : Qu'elle pleure tousiours son rigoureux destin.
Moy ie n'en pleure pas, on y fera festin.
PHENICE.
Escoute, ô quVn yurongne est vne chose estrange!
FRIPESAVCES.
Mais tu parles tousiours, et iamais ie ne mange, le pourrois t'escouter et mâcher doucement.
PHENICE.
Tu mâcheras après, escoute seulement, Tu sçay que cette fille à bon droit affligée Par inclination est ailleurs engagée.
FRIPESAVCES.
Tant pis.
PHENICE.
Et qu'elle attend son Lisandre aujourd'huy , Pour apporter de l'ordre à ce pressant ennuy :
11 faut aller seruir cette pauure innocente.
LE PARASITE. ii
FRIPESAVCES.
Mais la faim dont i'enrage, est encor plus pressante. // veut toucher ait plat.
PHENICE.
Tout beau; faut-il soufrir qu'vn maistre de filoux, Malgré ses sentiments deuiennc son espoux? Et qu'vn homme d'honneur, plus noble et plus sortable, En soit ainsi frustré?
FRIPESAVCES.
Non ie me donne au Diable.
PHENICE.
Toutefois le temps presse et ce sera demain. Qu'elle sera forcée à luy donner la main ; Si Lisandre aducrty bien-tost par cette lettre. Pour rompre ce dessein, ne se vient entremettre.
FRIPESAVCES.
Mais comment fera-t'il?
PHENICE.
le te diray comment.
FRIPESAVCES.
Dis donc, ie n'en puis plus.
PHENICE.
Attends vn seul moment; Manille quelquefois escoute à cette porte; Tu scais bien qu'Alcidor est Prouencal,
FRIPESAVCES.
PHENICE.
Qu'importe?
Quelques trois ans après qu'ils furent mariez, Demeurans à Marseille, ils furent conuiez, Par la sérénité du plus beau jour du monde, D'iller dans vn Esquif prendre la frais sur l'onde. Manille par foiblesse esuita le malheur. Pour estre sur la mer, sujette aux maux de cœur. Mais son mary s'embarque aueque la brigade. Qui pensoit s'esgaver tout au long de la rade : Il y porte son fils qu'il ne pouuoit quitter, Et dont l'âge à deux ans à peine eust pu monter; Et laisse sur le bord sa tres-chere Manille, Qui donnoit à tetter à Lucinde sa Fille. Ceux qui s'estoient commis à ce fier élément, Veirent vn temps si beau, changer en vn moment : Leur Esquif fut bien loin poussé d'vn vent de terre. Il fit vn grand orage, il fit vn grand Tonnerre,
LE PARASITE. i3
Et mal-traittez ainsi du soir iusqu'au matin,
Le jour les fit trouuer proches d'vn Brigantin.
Cestoient des escumeurs, des Turcs, qui les surprirent,
Et quelque temps après en Alger les vendirent;
Et nous sceumes Testât de leur captiuité,
DVn de ces prisonniers qui s'estoit rachepté.
Mais en quatre ou cinq ans comme on a pu connoistre.
Ils ont changé de ville, ils ont changé de maistre,
Et le malheur est tel, que depuis quatorze ans,
Manille ne sçait plus, s'ils sont morts ou viuants.
Si Lisandre arriué, comme vn forçat s'habille;
Et se vient présenter au logis de Manille ;
Et bien instruit par toy, luy fait certains récits.
Qui pourra Tempescher de passer pour son fils?
L'autre âgé de deux ans fut pris dans cette barque.
FRIPESAVCES.
Son vrai fils sur son corps peut auoir quelque marque, Qu'elle ne verroit pas sur cet autre.
PHENICE.
Point, point, Nous sommes fortement assurez sur ce point, Manille a dit cent fois qu'elle verroit parestre. Son fils deuant ses yeux sans le pouvoir connestrc.
FRIPESAVCES.
Et ce fils retrouuc, qu'on estimoit perdu, Rompra-t-il aisément cet himen prétendu?
Manille au Capitan sa parole a donnée?
PHENICE.
Il fera tout au moins différer l'Himenée; Et nous trauaillerons après ce bel effet, Afin que le traitté soit rompu tout à fait.
FRIPESAVCES.
La fourbe est excellente et bien imaginée : Et pourueu seulement qu'elle soit bien menée, A ton honneur Phenice, elle reiissira.
A son gré là dessus, le Ciel disposera, C'est à toy seulement d'instruire bien Lisandre, Et le bien conseiller sur l'habit qu'il doit prendre : Et sur ce qu'il doit dire, afin qu'à la maison , 11 passe pour Sillare auec quelque raison. Il doit adroittement débiter ses voyages, Dépeindre les païs, les citez, les passages, Les mœurs des habitans qu'il aura fréquentez, Les noms des mescreans, les noms des racheptez.
LE PARASITE. i5
FRIPESAVCES.
Fentcnds bien tout cela; laisse, laisse moy faire, Il sçaura sur ce point ce qu'il est nécessaire : Beuuant vison visu d'vne bonne façon, Comme vn sçauant Docteur ie luy feray leçon. Montre donc ce paquet.
PHKNICE.
La despence est fermée, Et ie n'ay que ce plat pour ta gueule affamée : Mais fay bien ton message et quand tu reuiendras.
FRIPESAVCES.
Ouy, ouy, mais de tels mets ne me contentent pas, N'as-tu rien que cela? la pance est bien remplie. Lors que l'on a le bien d'aualer une oublie.
PHENICE.
Va, tu feras tantost vn solide repas : Mais ne retarde plus, diligente tes pas : Sers bien ces deux Amants il faut que ie t'en presse, le crains beaucoup pour eux.
FRIPESAVCES.
Tu crains que ie n'engraisse.
i6 LE PARASITE,
PHENICE.
Lescher encor le plat n'as-tu pas acheué? Va-t'en trouuer Lisandre il doit estre arriuc, Trauaille à destourner le sort qui le menace, Tu sçais bien le logis, il descend à la place.
FRIPESAVCES.
le sçay bien, ie sçay bien, à la place Maubert, Pour le moins si la faim ne me prend point sans vert. A moitié du chemin.
PHENICE,
Trêve de raillerie.
FRIPESAVCES.
Ou si ie ne m'arreste à la Rôtisserie;
Dont l'odeur pour mon nez est vn secret aimant,
Ce papier trouuera Lisandre et promptement.
Va viste ie te prie, et pour ta recompense, le prendray quelque chose encor dans la despcnce,
Va donc mettre à l'escart quelque chose de bon. Quelque langue de bœuf, ou quelque gros jambon;
Quelque longe de veau, quelque grasse eschinée, Qui me puissent aider à passer la iournée,