‹ ThéâtreChapitre 60 sur 96 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

DEVXIESME.

HERODE, MARIANE, L'ESCHAN-

SON, PHERORE, SALOME,

deux IVGES, le grand PREVOST, & le

CAPITAINE des Gardes.

AVANCE, malheureuse, hé bien meschante femme. A qui i'auois donné la moitié de mon ame, Et qui par le seul droit de cette saincte ardeur, Partageois auec moy ma gloire et ma grandeur. Dés sa conception ta race est auortée , Ton piège est descouuert, ta mine est esuentée, Et m'ayant pris pour but, par vne iuste loy, La pointe de tes dards retourne contre toy ; Voudrois-tu paslier ce crime manifeste, Que nous a descouuert la justice céleste?

Ces discours ambigus ont des obscuritez

Qui se rapportent fort au sang dont vous sortez.

HERODE

Insolente, oses-tu me dire ces paroles?

Osez-vous m'accuser de ces crimes friuoles ?

HERODE

Ce n'est que sur son Roy simplement attenter.

Ce crime est fort nouueau, l'on vient de l'inuenter : Mais iamais vostre esprit n'a manqué d'artifice Pour perdre l'innocent sous couleur de Justice.

La mort esmoussera tous ces piquans propos, Qui blessant mon honneur, trauersent mon repos : Au lieu de s'excuser l'ingrate en sa deffense, Ne sçauroit proférer vn mot qui ne m'offense :

Montrant VEschançon.

Mais voicy le tesmoin de ce noir attentat, Formé contre ma teste et le corps de l'Estat.

Pour sa confusion il faut qu'on luy confronte;

Déia l'aperceuant, elle rougist de honte.

Vien confirmer icy ton fidèle rapport,

Et dy de quelle addresse on desseignoit ma mort.

Mais que la vérité se monstre toute nuë,

Ne fay pas que le crime, ou croisse ou diminue.

l'eschanson.

Sire, que sur ma teste vn foudre soit lancé, Si ie n'ay dit le tout ainsi qu'il s'est passé.

HERODE

Vien donc luy soustenir, et mettre en éuidence Vn fait qu'elle dénie auec tant d'impudence. Parle.

l'eschanson.

Si le deuoir d'vn fidelle suiet, Permettoit de celer cet important projet, Madame, ie serois encore à me produire : Mais le salut du Roy me force de vous nuire, Vueillez me pardonner si i'ay tout reuelé.

Quoy, meschant?

l'eschanson.

Le poison dont vous m'auez parlé.

Monstre issu de TEnfer pour nuire à Pinnocence,

Oses-tu bien mentir auec tant d'asseurance?

De ta noire action tu receurois le fruit

Si tu n'estois porté par ceux qui t'ont instruit :

Ce tesmoignage faux est digne du supplice,

Mais pour t'en garantir mon iuge est ton complice ;

De bon cœur ie pardonne à ta mauuaise foy,

Tu sers par interest de plus meschans que toy,

Cette iniure est contraint et n'a rien qui me fasche,

De tous mes ennemis tu n'es pas le plus lasche

HERODE

Tu deurois t'efforcer de te défendre mieux, Sur un crime abhorré de la terre et des Cieux : Car respondant au fait que ce tesmoin dépose, Il faut ou dénier, ou confesser la chose.

Par force ou par adresse il sera mal-aisé, Qu'on me face aduoiier vn crime supposé. Et n'estoit mes malheurs, ie suis assez bien née Pour n'appréhender pas d'en estre soupçonnée : Mon esprit que le Sort afflige au dernier point, Souffre les trahisons, mais il n'en commet point;

58 LAMARIANE,

Encore qu'il en eust vn sujet assez ample, S'il estoit obligé de faillir par exemple.

HERODE

Quels exemples as-tu de ces desloyautez?

l'ay mille trahisons, et mille cruautez :

Le meurtre dVn Ayeul, l'assassinat d'vn Frère.

HERODE

A peine en cet endroit ie retiens ma colère. Ah ! Cerbère testu , fatal à ma maison , Tu sçais bien contre moy produire du poison : Mais inutilement ta bouche enuenimée, lette son aconit contre ma renommée; Elle est d'vne candeur que rien ne peut tacher, Et sans impieté l'on n'y sçauroit toucher, le me ry de ta rage, et par ces vains blasphèmes, En pensant me picquer, tu te blesses toy-mesmes : Ce reproche insolent choque la vérité, Et fait voir clairement ton animosité; Par là, ta perfidie est assez descouuerte. Cette confession suffira pour ta perte.

Il fait signe an Capitaine des Gardes d'esloigner Mariant' , tandis qu'il recueille les voix.

Mes amis, prononcez ce qu'ordonnent les loix Contre les attentats qui regardent les Rois.

TRAGEDIE. Sg

Depeschez, c'est vn droict qu'il faut que Ton me rende, La lustice le veut, et ie vous le demande.

le trouue que ce crime est sans remission.

SALOME.

C'est trop peu qu'vne mort pour sa punition.

PHALEG. I . luge.

Si vostre Majesté ne luy fait point de grâce. Le crime est capital, la Loy veut qu'elle passe.

SADoc. 2. luge.

Ou qu'elle soit au moins confinée en prison, En cas que l'on ne puisse auerer le poison.

HERODE

Il semble que la chose est assez auerée;

Quoy? n'en auons-nous pas vne preuue asseurée î"

Regardant en colère le second luge.

Les attentats passez et les discours presens, Pour esclaircir ce fait, sont-ils pas suffisans? Le tesmoin qui l'accuse est homme irréprochable, C'est vn vieux officier qui me sert à la table. Quel ministre plus propre eust-clle pu choisir, Pour faire exécuter son horrible désir?

6o LA MARIANE,

Falloit-il pour tramer cette lasche pratique Qu'elle en parlast tout haut en la place publique? Et n'auoit-elle pas assez de cet Agent Si sa rage Teust pu corrompre par argent?

Poursuy, poursuy, barbare, et sois inexorable, Tu me rends vn deuoir qui m'est fort agréable, Et ta main obstinée à me priuer du iour, M'oblige beaucoup plus que n'a fait ton amour. Icy, ta passion respond à mon enuie, Tu fiâtes mon désir en menaçant ma vie, le dois bénir l'excez de ta seuerité, Car ie vay de la mort à l'immortalité ; Ma teste bondissant du coup que tu luy donnes. S'en va dedans le Ciel se charger de Couronnes, Dont les riches brillans n'ont point de pesanteur, Et que ne peut rauir vn lasche vsurpateur.

Si ie me plains encor d'vn Arrest si seuere , C'est à cause que i'ay des sentimens de mère ; le laisse des enfans, et m'afflige pour eux; Ces mal-heureux enfans, d'vn père mal-heureux, Ils sortent d'vne souche en gloire si féconde, Qu'elle a fait de l'ombrage aux quatre coins du monde: Ces petits orphelins sont dignes de pitié.

Elle se porte vn mouchoir sur les yeux. Ces aimables obiets de ma tendre amitié, Qu'vne rude Marastre ainsi qu'il est croyable Maltraitera bien tost d'vn air impitoyable.

TRAGEDIE. 6i

HERODE

Au poinct que mon courroux estoit le plus aigry, Par le cours de ses pleurs mon cœur s'est attendry, Il semble que l'Amour qui se rend son complice, Déchire le bandeau que porte ma justice, Afin qu'en la voyant ie luy puisse accorder Le pardon que pour elle il me vient demander, Desia mon ame incline à la miséricorde. Tu demandes sa grâce. Amour, ie te l'accorde : Mais vueille agir prés d'elle, et me faire accorder Vn bien qu'en mesme temps ie luy veux demander; Fay qu'à iamais son cœur repentant de son crime, Responde à mes bontez auecque plus d'estime , Qu'elle quitte pour moy cet insolent orgueil. Qui pourroit, quelque iour, nous ouurir le cercueil ; Fay luy voir que ie l'ayme à l'égal de moy-mesme, Et s'il se peut encore, Amour, fais qu'elle m'ayme.

Il fait signe à ceux qui sont du Conseil qu'ils se retirent.

Vueille essuyer tes yeux, Objet rare et charmant, La qualité de Roy cède à celle d'Amant, Ma iustice pouuoit à mes loix te sousmettre. Mais mon affection ne le sçauroit permettre : le me sens trop touché de tes moindres douleurs, le trouve que mon sang coule parmy tes pleurs, l'interromps cet Arrest, car ma colère extrême Te faisant ton procez me le fait à moy-mesme , Et si dans vn moment ie n'arrestois ton deuil , le sens bien qu'auec toy i'yrois dans le cercueil.

le mourrois de ta mort, et les mesmes supplices Traicteroient ta Partie ainsi que tes Complices.

Voy de quelle façon mon sort dépend du tien, Et si ie t'importune en te voulant du bien, Si tu conçois pour moy quelque cruelle enuie, N'vses plus de poison pour abréger ma vie, S'il te prend vn désir d'auancer mon trespas, Tu n'as rien qu'à monstrer que tu ne m'aimes pas, Tu n'as qu'à m'exprimer cette haine secrète, Et bientost mes ennuis te rendront satisfaite. Mais confesse moy tout, afin de faire voir. Que tu veuxauiourd'huy r'entrer en ton deuoir, Et que ton cœur touché d'vn remors véritable. Déteste auec horreur vn crime détestable.

On connoist à ce stile, et doux, et deceuant. Comme en l'art de trahir ton esprit est sçauant. C'est auec trop de soin m'ouurir la sépulture. Pour me perdre il suffit d'vne seule imposture.

HERODE

Mauuaise, tu crois donc que ie sois vn trompeur. Et toute cette audace est l'effect de ta peur. Ne crains point pour ta grâce, elle est entherinée, le tiendray ma parole après l'auoir donnée; Cesse de m'affliger auecque tes douleurs :

Mais fay plustost cesser ma vie et mes malheurs, Tous les miens sont passez, ie brusle de les suiure.

HERODE

Comment? veux-tu mourir pour m'empescher de viure?

Et violant encor toutes sortes de droits.

Attenter sur ton Roy pour la seconde fois?

Bien que tu sois de glace, et que ie sois de flame,

Les cieux ont attaché mon esprit à ton ame,

Le beau fil de tes iours ne peut estre accourcy.

Sans que du mesme temps le mien le soit aussi.

Lors que ta vie au moins finira sa durée, La mienne il est certain sera mal asseurée, Car les précautions de ta soigneuse amour. Me feront, s'il se peut, partir le mesme iour : Certes sont des traits d'vne amitié bien tendre.

HERODE

Ce propos est obscur, ie ne sçaurois Tentendre.

Ne perdons point le temps en discours superflus, La chose est trop récente.

HERODE

Il ne m'en souuient plus,

MARI A NE

Quand tu crains laschement la Justice d'Auguste, Ma mort est resoliie, et tu la trouue iuste?

HERODE

D'AVGVSTE? Ah! par ce mot ie suis assez instruit, Et de ce qui t'anime, et de ce qui me nuit. le connov les raisons qui tes desdains aigrissent, Et l'ingrate façon dont mes gens me trahissent, Soesme t'en a fait vn secret entretien?

Il ne m'en a rien dit, mais ie le sçay fort bien.

HERODE

Ah ! perfide Soesme , auoir trompé ton Maistre !

Se tournant vers le grand Preuost.

Allez diligemment vous saisir de ce traistre, Que tout chargé de fers il me vienne trouuer : Mais ne luy donnez pas le temps de se sauuer, Qu'en de diuers cachots à mesme heure on deuale Ceux qui seront suspects d'estre de sa cabale, Viste, et que les Bourreaux ne les espargnent point.

LE GRAND PREUOST.

Sire, i'accompliray le tout de point en point.

HERODE

L'Eunuque de la Reine est de l'intelligence,

Faites qu'on me l'ameine auecque diligence;

Ce fut à sa faueur que ie fus offensé ,

Mais il me respondra de ce qui s'est passé.

O maudite auanture ! ô dures destinées !

Pourquoy ne suis-je mort en mes ieunes années?

Voyant pour mon malheur tant de maux assemblez,

De colère et d'horreur tous mes sens sont troublez;

La fureur me saisist , et ce cruel outrage,

Me mettant hors de moy m'abandonne à la rage.

Soesme sur ce poinct a dit la vérité : Mais quel prix a receu son infidélité?

Il estoit dans ma Cour en fort bonne posture; Il n'a pas mis pour rien sa vie à l'auanture, Tu n'as pu l'esblouir par l'esclat des trésors. Tu n'as pu le tenter que par ceux de ton corps; Il en fut possesseur comme dépositaire, Lors qu'il te reuela cet important mystère : Tes faneurs ont esté les biens qu'il a receus. Ne leue point les yeux, et responds là dessus; L'aurois-tu satisfait par d'autres recompenses?

Croy tout ce que tu dis, et tout ce que tu penses.

LA MARIARE ,

HERODE

Ouy, ouy, ie le veux croire, et te faire sentir De cette perfidie vn cuisant repentir.

Tu peux m'oster la vie, et non pas Tinnocence.

HERODE

Ah ! ie suis asseuré de cette iouïssance ;

Tu ne te riras plus de m'auoir outragé.

l'en ay receu Tafifront, mais i'en seray vangé,

Tu m'as mis dans les fers, tu m'as mis dans la flame,

Tu m'as percé le cœur, tu m'as arraché l'ame,

Mais ne te flate pas de cette vanité,

D'auoir fait tant de maux auec impunité;

La mort pour t'enleuer est desia préparée.

Elle viendra plus tard qu'elle n'est désirée; Et me la proposant pour finir ma langueur. le n'en puis redouter que la seule longueur.

HERODE

On verra ta constance au milieu des supplices Mais voicy ton amour et tes chères délices;

le m'en vay resioiiir auec luy de ce pas ;

Parlant au Capitaine des Gardes.

Conduy-la dans la tour, et ne la quitte pas.

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