‹ ThéâtreChapitre 70 sur 96 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

DEVXIESME.

NARBAL et HERODE.

NARBAL

O Cieux ! cette auanture Met de grandes vertus dans vne Sépulture, La constance et l'honneur, comme la pieté Viennent de rendre l'ame auec cette Beauté.

HERODE

Quel accident t'oblige à pleurer de la sorte?

NARBAL

Vn grand sujet de dueil.

HERODE

Quoy? Mariane est morte?

NARBAL

Ouy, Sire, cette Reine est au nombre des morts, On vient de séparer sa teste de son corps;

Herode tombe en faiblesse.

Il deuient tout changé, le voilà qui succombe , Le coup de cette mort le mettra dans la tombe. Voicy le triste effet qui fut preueu de tous : Hé ! Sire , ouurez les yeux , et reuenez à vous.

HERODE

Mariane a des morts accreu le triste nombre?

Ce qui fut mon Soleil n'est donc plus rien quVne

ombre?

Quoy ? dans son Orient cet Astre de beauté, En esclairant mon ame a perdu la clarté? Tu dis que Mariane a perdu la lumière, Et le flambeau du monde acheue sa carrière? On le veid autrefois retourner sur ses pas, A Tobject seulement dVn funeste repas, Et d'vne horreur pareille il se trouue incapable. Quand on vient deuant luy d'esteindre son semblable.

Astre sans connoissance, et sans ressentiment. Tu portes la lumière auec aueuglement?

Si l'immortelle main qui te forma de flame , En te donnant vn corps t'auoit pourueu d'vne ame, Tu serois plus sensible au sujet de mon deiiil. De ton lit auiourd'huy tu ferois ton cercueil.

Et par tout rVniuers ta lumière éclipsée Establiroit l'horreur qui règne en ma pensée.

Mariane a senti la rigueur du trespas?

La mort n'a point d'Empire où régnent ses apas. le sçay que cet ouurage à son Autheur ressemble, Et qu'il n'est pas céleste et mortel tout ensemble. Quoy? dans si peu de temps auroit-on abatu Le Temple le plus beau qu'eut iamais la Vertu? Auroit-on renfermé dans les moindres espaces, La retraite d'amour, et le séjour des Grâces, Les Astres de ses yeux seroient-ils éclipsez, Et les lys de son teint seroient-ils effacez? Auroit-on dissipé ce recueil de miracles? Auroit-on fait cesser mes célestes Oracles? Auroit-on de la sorte enleué tout mon bien, Et ce qui fut mon Tout ne seroit-il plus rien? Non, non, c'est vn discours, qui priué d'aparence Ne doit iamais trouuer de place en ma créance. Dis-tu qu'on a destruit ce Chef-d'œuure des Ci«ux?

NARBAL

Sire, ce triste coup s'est fait deuant mes yeux.

HERODE

Vien m'en conter au long la pitoyable histoire, le n'en sçaurois douter, et ie ne la sçaurois croire

100 LAMARIANE,

NARBAL

Alors que dans la Tour on la vint aduerdr,

Qu'vn rigoureux Arrest la pressoit d'en sortir,

Le funeste récit de sa triste sentence,

Esbranla tous les cœurs, mais non pas sa constance,

Car brauant ses malheurs, elle fit assez voir

Que ce choq furieux n'auoit pu Fesmonuoir.

Elle n'exprima point des sentimens timides.

Et des rayons de ioye esclairans ses apas,

Firent voir que la mort ne luy desplaisoit pas.

Apres qu'elle eut fait part de quelques pierreries,

A ses filles d'honneur qu'elle a le plus chéries,

Et qu'en les embrassant, elle leur eût enjoint

De ne la suiure pas, ou de ne pleurer point :

Elle tourna ses pas, et plus gaye et plus belle.

Où l'eschaffaut dressé prenoit le dueil pour elle.

lamais on ne la veid dans vn plus noble orgueil;

On lisoit sur son front le mespris du cercueil.

lamais Reine Amazone auccque plus de gloire

Ne parut triomphante après vne victoire ;

Le peuple en la suiuant, se fondoit tout en pleurs,

Admirant sa constance et pleignant ses malheurs ;

Mesme beaucoup de gens disoient parmy la presse,

Qu'on perdoit sans raison cette grande Princesse;

TRAGEDIE. loi

Que son cœur sans exemple en générosité, N'auoit pu conceuoir aucune lascheté, Que vous regrettriez l'absence de ses charmes , Et que son sang versé vous cousteroit des larmes, Dés que de son trespas vous seriez aduerty.

HERODE

Ah ! que n'ay-ie éuité ce qu'ils ont pressenty ?

Sa Mère en l'abordant, changea par quelque crainte Sa pitié véritable en vne rigueur feinte; Son esprit inuentif pour oster le soupçon. Qu'il trempast en son crime en aucune façon. Cachant les sentimens que donne la Nature, Sembla se resiouyr de sa triste auanture. Mais nostre grande Reine affligée à ce point. Connut son artifice et ne s'en émut point. Et passant, repartit à ceste vaine offence, D'vn modeste sousris, et d'vne reuerence.

HERODE

Ah ! ie suis tout percé des traits de la pitié, Mon cœur à ce discours se fend par la moitié. Quoy, dans ce triste estât, sa mère la querelle? Et sa seule vertu se déclare pour elle.

Acheue tout le reste?

Estant sur l'eschaffaut Elle ioignit les mains, leua les yeux en haut, Coniurant à genoux la diuine Puissance , De rendre manifeste à tous son innocence, Et que iamais aux siens il ne fust reproché Des forfaits dont son cœur ne fut iamais taché. Protesta que c'estoit par vne calomnie Qu'on la voyoit traitée auec ignominie, Et que vous auiez creu par vne aueugle erreur Ce dont le seul penser'luy donnoit de l'horreur. Elle prit à tesmoing les ordres Angéliques, Q'elle n'auoit point fait de ces lasches pratiques, S'asseura que le Ciel viendroit vous inspirer, Qu'vn regret de sa mort vous feroit souspirer. Et que vous monstreriez encor quelque tendresse Aux ieunes Orphelins d'vne grande Princesse, Qui dans le mauuais sort sçeut constamment souffrir; Qui vescut sans reproche, et sçeut fort bien mourir.

A ces mots prononcez d'vn zèle tout de flame, Elle voulut au Ciel recommander son ame, Qui sur mille vertus s'aprestoit d'y voler. Puis elle offrit sa gorge, et cessa de parler.

TRAGEDIE. io3

Et lors Texecuteur la voyant ainsi preste,

D'vn prompt esclair d'acier luy fit voiler la teste.

Là dessus vn grand cry tout autour s'entendit,

Qui pénétra les airs que son ame fendit.

On veid sourdre aussi-tost mille chaudes fontaines.

Des yeux de tout le Peuple ainsi que de ses veines.

Voilà comme finit vostre illustre moitié,

Auec vn monde entier qui mourut de pitié.

HERODE

Auoir osté la vie à des beautez si rares, O rigueur inconnue aux cœurs les plus barbares! Vn Sarmate inhumain ne pourroit l'exercer, Vn Scythe sans horreur ne pourroit y penser. Quel fleuue, ou quelle mer sera iamais capable D'effacer la noirceur de ce crime exécrable? Quelle affreuse montagne, et quel antre escarté Pourront seruir d'azile à mon impieté?

Treuueray-ie vn refuge au centre de la terre. Où mon crime se trouue à couuert du tonnerre? Où ie me puisse voir sans peine et sans effroy, Où ie ne traisne point mon enfer après moy?

Mais attens-ie en mon dueiî que rien me reconforte? Comment, ie vis encore, et Mariane est morte?

I04 LAMARIANE,

Cette belle est partie, et ie ne la suy pas, Comme si i'ignorois les chemins du trespas?

// se iette sur l'espée de Narbal.

Ha! voicy le plus court, il faut que ceste lame D'vn coup blesse mon cœur, et guérisse mon ame. Preste-la moy de grâce en ce iuste dessein, Ou si tu Taimes mieux, pousse-la dans mon sein.

NARBAL

Hé Sire, reuenez de ces transports extrêmes.

HERODE

C'est empescher TArrest que tu donnes toy-mesmes;

Ne m'as-tu pas desia frappé mortellement?

Tu m'as dit que la Reine est dans le monument :

Penses-tu que sans elle icy bas ie demeure ?

Fay qu'elle ressuscite, ou souffre que ie meure.

le ne puis supporter vn remors si pressant,

// veut encore prendre son espée. le veux faire iustice à son sang innocent; Ne me diffère point la peine qui m'est deuë? Il faut que ie me perde après l'auoir perdue.

NARBAL

Sire!

HERODE

Ah ! ie suis l'autheur de ce meurtre inhumain , Ma bouche à son boureau mit le fer à la main :

TRAGEDIE. io5

Ma bouche complaisante à ma rage animée, D'vn seul mot pour iamais rend la sienne fermée.

Ah ! bouche sanguinaire, et pleine de rigueur, Mon regret te conuainc d'auoir trahy mon cœur, Funeste truchement de mon ame insensée , Qui sceus pour mon mal-heur exprimer ma pensée. Sers moy dans ton office auec plus de raison. Et produits le remède en suitte du poison.

Vous, peuples oppressez, spectateurs de mes crimes. Qui portez tant d'amour à vos Roys légitimes, Monstrez de ceste ardeur vn véritable effet, Employant vostre zèle à punir mon forfait. Venez, venez vanger sur vn Tyran profane, La mort de vostre belle et chaste Mariane; Punissez auiourd'huy mon iniuste rigueur, Acourez me plonger des poignards dans le cœur. Apaisez de mon sang vostre innocente Reine, Que ie viens d'immoler à ma cruelle haine. Mais vous n'en ferez rien, timide Nation, Qui n'osez entreprendre vne belle action. Vous auez trop de peur d'acquérir de la gloire. Vous auriez du regret de viure dans l'histoire, Et qu'vn trait de courage et de fidélité Vous rendist remarquable à la postérité.

Tesmoin de sa bassesse, et de ma violence, Cieux qui voyez le tort que souffre l'innocence.

io6 LA MARIANE.

Versez sur ce climat vn malheur infiny. Punissez ces ingrats qui ne m'ont point puny, Donnez-les pour matière à la fureur des armes, Qu'ils flottent dans le sang, qu'ils nagent dans les larmes, Faites marcher contr'eux des Scythes, des Gelons, Et s'il se peut encor des Monstres plus Félons, Qui mettent sans horreur en les venans surprendre, Et leur troupes en sang, et leurs maisons en cendre; Qu'on leur vienne enleuer leurs enfans les plus chers, Et qu'vne main barbare en frape les rochers; Qu'on force deuant eux leurs femmes et leurs filles, Que la peste et la faim consomment leurs familles; Que leur Temple orgueilleux parmy ces mouuemens, Se trouue renuersé iusqu'à ses fondemens.

Et si rien doit rester de leur maudite Race, Que ce soit seulement des sujets de disgrâce Des gens que la fortune abandonne aux mal-heurs; Qu'ils viuent dans la honte et parmy les douleurs; Qu'ils se treuuent tousiours couuerts d'ignominie, Qu'on les traite par tout auecque tirannie, Que sans fin par le monde ils errent dispercez, Qu'ils soient en tous endroits , et maudits et chassez, Qu'égallement partout on leur face la guerre, Qu'ils ne possèdent plus vn seul pouce de terre, Et que seruant d'obiect à vostre inimitié. L'on aprene leurs maux sans en auoir pitié.

Faites pleuuoir sur eux de la flame et du souffre ^ De tout lerusalem ne faites rien qu'vn gouffre, Qu'vn abysme infernal, qu'vn paluds plein d'horreur, Dont le nom seulement donne de la terreur. Mariane est donc morte, on me Ta donc rauie, Et pour mon desespoir on me laisse la vie? O mort! en mes ennuis, i'implore ta pitié. Viens enleuer le tout dont tu pris la moitié.

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