SCENE
TROISIESME
SALOME, NARBAL, PHERORE, HERODE, THARE'.
SALOME.
Arbal, que fait le Roy?
NARBAL
Madame, il se tourmente, Sa douleur est si viue, et si fort véhémente,
io8 LAMARIANE,
Que si vos bons conseils n'en destournent le cours, Vous le verriez bien-tost à la fin de ses iours.
SALOME.
Luy seroit-il venu des nouuelles d'Auguste,
Ou quelque changement rendist ce trouble iuste?
NARBAL
Non, Madame :
SALOME.
Quoy donc? qui le rend affligé?
NARBAL
Le trespas de la Reine :
* PHERORE.
Ah ! ie l'ay bien iugé :
SALOME.
Il conçoit trop d'ennuy d'vn sujet d'alegresse,
PHERORE.
Il faudra l'aborder auec beaucoup d'adresse, Son courroux là dessus doit estre aprehendé.
SALOME.
Nullement, son Esprit veut estre gourmande.
PHERORE.
Le voicy qui renient troublé de sa manie : Mille tristes pensers luy tiennent compagnie, Il a le teint tout pasle et les yeux esgarez, Obseruez sa démarche, et la considérez.
SALOME.
Seigneur, vos sentimens sont bien melancholiques.
HERODE
C'est que i'ay trop de soin des affaires publiques, Mais ie veux auiourd'huy prendre vn peu de repos.
SALOME.
Ce seroit fort bien fait :
Il seroit à propos.
HERODE
A parler librement, ce qui me tient en peine. C'est que depuis hier ie n'ay point veu la Reine,
iio LA M ARIANE,
Commandez de ma part qu'on la face venir.
SALOME.
Son iugement s'égare; il perd le souuenir.
HERODE
Enuoyez-la quérir, faites moy ceste grâce.
PHERORE.
Hé! Seigneur, le moyen que Ton vous satisface?
HERODE
Qu'on aille Faduertir que ie veux lui parler, Est-il si mal aisé, n'y veut-on pas aller?
SALOME.
Vous peut-elle parler, et vous peut-elle entendre? C'est vn corps sans chaleur qui se réduit en cendre.
HERODE
Quoy, Mariane est mortel ô destins ennemis! La Parque Ta rauie, et vous Tauez permis? Vous auez donc souffert cette triste auanture. Sans imposer le dueil à toute la Nature?
TRAGEDIE. m
Quoy? son corps sans chaleur est donc enseuely, Et rVniuers n'est point encore demoly ? Vous auez donc rompu l'agréable harmonie Que vous auiez commise à son diuin Génie, Vous auez donc fermé sa bouche, et ses beaux yeux, Et n'auez point destruit la structure des Cieux? Cruels, dans cette perte, à nulle autre seconde. Vous deuiez faire entrer celle de tout le monde, Enleuer l'Vniuers hors de ses fondemens. Et confondre les Cieux auec les Elemens, Rompre le frein des Mers, esteindre la lumière. Et remettre ce Tout en sa masse première.
Mariane est en cendre, et l'ombre du Tombeau Reçoit donc le débris d'vn Chef-d'œuure si beau? Laisse agir ta douleur, mets tes mains en vsage, Arrache tes cheueux, déchire ton visage, Oblige tous les tiens à te faire périr. Ou bien meurs du regret de ne pouuoir mourir. Ne te console point. Monarque misérable.
PHERORE.
Oubliez cette perte, elle est irréparable,
Et si vous employant à la considérer,
Vous ne la voudriez pas vous mesme reparer.
SALOME.
Vous direz quelque iour que ce trait exemplaire, Estoit pour vostre Estât vn mal fort nécessaire.
HERODE
Ministres de ses maux à me nuire obstinez,
Vous m'osez consoler, vous qui m'assassinez?
Vous m'auez fait donner par vos mauuais offices
Cette haine mortelle à toutes mes délices.
Vous m'auez inspiré ce funeste dessein,
Vous m'auez fait entrer des bourreaux dans le sein...
Allez, couple infernal, sortez, race maudite,
Ou ie vous traiteray selon vostre mérite.
S'adressant à Narbal et à son Capitaine des Gardes.
Et vous, mes vrays amis, et mes chers seruiteurs, Qui n'estes point comme eux, ny traistres ny flateurs : Qui separans de moy l'esclat de ma Couronne, Attachez vostre zèle à ma seule personne. Vous qui m'auez tousiours aymé sincèrement, loignez à ma douleur vostre ressentiment, Meslons nos pleurs ensemble, et regrettons sans cesse, La mort de cette belle, et diuine Princesse.
Mais elle n'est point morte, elle vit dans les deux. Et ses rares vertus l'ont mise au rang des Dieux. Il faut que l'on construise vn Temple à ceste Belle, Qui soit de son mérite vne marque éternelle, Vn Temple qui paroisse vn ouurage immortel. Et que sa belle image y soit sur vn Autel : Ouy, ie veux que sa feste en ces lieux s'establisse, Et qu'on la solemnize, ou bien que l'on périsse.
TRAGEDIE. îi3
NARBAL
S'adressant à Tharé.
La douleur de ce Prince est sans comparaison, Le trouble de son ame offusque sa raison.
thare'.
On voit à ces propos qu'il perd la connoissance.
HERODE
le ne sçaurois souffrir plus long-temps son absence : Ce long esloignement me met au desespoir, Dites-luy de ma part qu'elle me vienne voir. Par sa seule présence elle cause ma ioye, le luy pardonne tout pourueu que ie la voye. On mettra son Eunuque en pleine liberté. Quand i'auray là dessus apris sa volonté.
NARBAL
L'excez de cet ennuy brouille sa fantaisie.
thare'.
En effet l'on diroit qu'il est en frénésie.
HERODE
Alors que ie commande on ne m'obeït pas,
Quoy pour me faire entendre ay-ie parlé trop bas?
NARBAL
Sire, que vous plaist-il?
HERODE
Qu'on aille en diligence Faire venir la Reine. Ah! i'ay trop d'indulgence.
NARBAL
Vous demandez la Reine? Hé Sire!
Pourquoy non?
NARBAL
Il ne reste plus rien d'elle que son beau nom.
HERODE
Son nom seul est resté? seroit-elle expirée?
NARBAL
le vous en ay porté la nouuelle asseurée.
HERODE
Ah! Narbal, ie commence à m'en ressouuenir; Cet obiet affligeant renient pour me punir; Et ma triste mémoire, en m'offrant son image, Dénient en cet endroit fidelle à mon domage.
TRAGEDIE. ii5
Elle est trop diligente à me représenter
Ce qui ne me paroist que pour me tourmenter;
Erreurs qui me causez des remors si sensibles,
Procédez violens, vous m'estes trop visibles,
Et faites trop bien voir à mes sens confondus,
Dans les maux que i'ay faits, les biens que i'ay perdus,
Mais i'apperçoy la Reine, elle est dans cette nuë, On void vn tour de sang dessus sa gorge nuë, Elle s'esleue au Ciel pleine de Majesté, Sa grâce est augmentée ainsi que sa beauté. Des esprits bien-heureux la troupe l'enuironne, L'vn luy tend vne Palme et l'autre vue Couronne, Elle tourne sur moy ses regards innocens , Pour obseruer l'excez des peines que ie sens.
O belle Mariane! escoute ma parole, Toy dont l'aspect diuin me trouble et me console. Sujet de mes pensers, objet de mes désirs. Ministre de ma ioye, et de mes desplaisirs. Malgré tant d'ennemis qui te firent la guerre, Doux et puissant esprit tu vainquis sur la terre, Et dans vn char de feu te perdant à nos yeux. Tu vas donc auiourd'huy triompher dans les Cieux? Gouste en paix le doux fruict que parmy tant d'alarmes, le te fis arrouser, et de sang, et de larmes. Mais oubliant tes maux de qui ie fus l'autheur, O bel Ange! pardonne à ton persécuteur.
ii6 LA M ARIANE,
le deuois t'estimer par dessus toutes choses ,
Tu ne deuois iamais marcher que sur des roses,
Et tes grandes vertus, et tes rares beautez
Deuoient tousiours régner dessus mes volontez.
Et troublé toutesfois d'vne aueugle furie,
le t'ay vrayment traittée auecque barbarie.
Mais à tout l'Vniuers ie m'en viens accuser.
Et Tennuy que i'en ay te doit bien apaiser,
Si mon forfait est grand, si mon crime est horrible,
l'en conçois vn regret bien vif et bien sensible.
Merueille de beauté! rare exemple d'honneur! Qui t'enuolant là haut y portes mon bon-heur, Chaste hostesse du Ciel, cher sujet de mes plaintes, Ne t'imagine pas que mes douleurs soient feintes ; Pour t'aller tesmoigner quel est mon repentir. Mon ame auec mes pleurs s'efforce de sortir. Voy l'excez de l'ennuy dont elle est désolée. Et comment pour te suiure elle prend sa volée.
thare'.
La force luy défaut, et le teint luy paslit; Il est euanoiiy, portons-le sur vn lit. Possible que des sens il reprendra l'vsage. Quand on aura ietté de l'eau sur son visage.
NARBAL
O Prince pitoyable en tes grandes douleurs! Toy-mesme es l'Artisan de tes propres mal-heurs.
Ton Amour, tes soupçons, ta crainte et ta cholere
Ont offusqué ta gloire, et causé ta misère :
Tu sçais donner des loix à tant de Nations,
Et ne sçais pas régner dessus tes passions.
Mais les meilleurs esprits font des fautes extrêmes,
Et les Rois bien souuent sont esclaues d'eux-mesmes.