NERON, SABINE
NERON
ENfin selon mes vœux, Sabine est sans Riuale; L'infidelle Octauie au sepulchre deuale.
Cet Esprit si contraire à mes intentions, Qui blâmoit en secret toutes mes actions , Ne fera plus mouuoir la langue enuenimée Qu'il fit toujours agir contre ma renommée.
Dans ses prétentions son espoir l'a trompé, Je suis bien affermy dans le Thrône vsurpé, Et ce Monstre infernal qu'on va réduire en cendre, Ne peut plus auoir lieu de m'en faire décendre. Pensant me despouiller d'vn ornement si beau Ce serpent a laissé sa despoiiille au tombeau ; Rien ne peut désormais nous mettre en Jalousie, Faisons festin, Sabine, et chantons Talasie.
Il ne faut pas encor se réjouir si fort; De ce serpent esteint le venin n'est pas mort; Ce dangereux poison s'entretient et sommeille En cent cœurs factieux qui l'ont pris par l'oreille, Et qui de ta clémence irritans leurs rigueurs Tâchent de le respandre en tous les autres cœurs.
' NERON
Ils n'ont qu'à se nommer, nous leur ferons apprendre Dés que nous l'aurons sceu ce qu'ils ont à respendre.
SABINE
Ils se pourront nommer auecque seureté
Si tu n'as point pour eux plus de seuerité;
le voudrois bien sçauoir de quel mal est suiuie
La moicteur de tant d'yeux qui pleurent Octauie,
DE SENEQVE. 1
Et les trais qu'ont produit cent esprits delicas, Qui de son frère mort font encor tant de cas. Tels viuent en repos, qui pour nostre ruyne Esleuent tous les jours la vertu d'Agripine, Et qui des Citoyens attisans la fureur, Te font toujours passer pour vn objet d'horreur. César, pour affermir vne grandeur naissante On ne doit point auoir de souffrance innocente, Il faut à tout le monde imposer le respect, Et perdre promptement ce qui paroist suspect. Pour s'asseurer d'vn Thrône, il faut estre capable De confondre par fois innocent et coupable; Et ne discerner point ce qu'on doit immoler Quand nostre impunité nous peut faire ébranler. Mais tu pratiques mal cette bonne maxime : Ceux qui sont accusez et conuaincus du crime D'ennemis capitaux, du Prince et de l'Estat, Pourront encore faire vn second attentat.
NERON
Qui sont ces gens de bien, dignes qu'on les honore?
SABINE
le les pourrois nommer, Pison, Seneque encore.
NERON
N'ont-ils pas confondu cette accusation?
SABINE
Ils ne s'en sont lauez que par corruption; L'Or et les Diamans espars en abondance Entre tes Fauoris, ont fait leur innocence. César, selon le droict qui leur fut lors rendu Vn panure criminel se fust treuué perdu : Le bien leur fit oster les charges les plus fortes, Ils saunèrent leur vie auec des choses mortes.
NERON
Seneque n'en fut pas au moins, nul ne le croit.
SABINE
Voilà l'authorité de ce flateur adroit, Il ne luy faut qu'vn trait de sa vaine éloquence Pour te faire excuser des maux de conséquence. Sa parole attrayante a des inuentions Pour te faire approuuer ses noires actions. Suilius qu'il fit bannir, et qu'il auoit à craindre, De toutes ses couleurs le sceut fort bien dépeindre Quand, passant du mespris de son stile enerué Au reproche des maux dont il s'est mal laué , Il fit vn grand pourtraict de cette ame peruerse Qui blâme en ses escrits les abus qu'elle exerce,
DE SENEQVE 5
Tient à félicité de ne posséder rien,
Et trauaille tousiours pour assembler du bien.
Qui l'art des Courtisans si hautement décrie,
Et pour tes Affranchis a tant de flaterie :
En fin l'amy du luxe et de tous ses appas
Qui fait impudemment ce qu'il n'approuue pas,
le ne puis plus souffrir qu'vn Pédant hipocrite
loigne de si grands biens à si peu de mérite,
Et surpasse en jardins et meubles précieux
Les Princes après toy les plus délicieux,
NERON
Son bien n'est pas son crime, il est plustost mon vice; l'ay prodigalement recognu son seruice, Mais estant comme moy redeuable à ses soins, Vn Empereur Romain ne pouuoit faire moins. S'il faut que la Fortune à mes souhaits responde, le veux donner ensemble et perdre tout le Monde.
SABINE
Nul ne te blâmeroit de donner par excez, Si tes profusions auoient vn bon succez; Mais comme l'Italie aujourd'huy te reproche , Ta libérale main semé sur vne roche.
Et faisant à cet homme aueuglement du bien, Engraisse vn champ ingrat qui ne raporte rien.
C'est vn indigne objet de tes magnificences Qui s'est rendu fameux par ses mécognoissances. Lors que sur les bien-faicts il escrit doctement Son cœur pour les bien-faicts est sans ressentiment. As-tu Jamais fait voir vn fruit de ton estude Qu'il n'ait empoisonné d'vn trait d'ingratitude? Et n'a-t'il pas donné mille indices diuers Qu'il compose luy-mesme, ou corrige tes vers? Le voit-on applaudir lors que sur le Théâtre Tu rens de ton récit tout le peuple idolastre? Et lors que tes discours auecque tant d'éclat Par mille attraits charmans rauissent le Sénat; Sa mine et ses façons font-elles pas parestre Que le simple Escolier parle deuant son Maistre? Il peut bien prendre haleine et cesser désormais De vendre à prix d'argent les faneurs du Palais; Vn plus homme de bien deuroit tenir sa place, A-t'il encor le front d'attendre qu'on le chace? Tu scais bien que Seneque et Burrus n'estoient qu'vn, Qu'ils auoient les honneurs et les biens en commun , Qu'ils ont également partagé ta puissance , Gagné mesme crédit, et pris mesme licence; Et qu'estans d'Agripine appuyez hautement, Ils l'ont comme à l'enuy , traictée ingratement : L'vn s'en doit-il aller sans que l'autre le suiue? Faut-il que Burrus meure , et que Seneque viue?
DE SENEQVE.
C'est à toy seulement qu'il peut estre permis De respecter si fort tes plus grands ennemis, Pour moy ie n'ayme point cette auide Sansuë Qui ne peut contenir l'humeur qu'elle a receuë, Et qui par le moyen de ses secrets ressorts Te veut auec le sang oster l'ame du corps. Ne trouue point mauuais si mon zèle s'exprime A chercher ton salut en descouurant son crime. C'est vn Dieu qui me porte à rompre son dessein, C'est vn petit Cezar qui parle dans mon sein, Et qui te donne auis que cet homme perfide, Si tu ne le preuiens, sera ton parricide.
NERON
Sabine, c'est sans doute vne esponge à presser; Mais pour le perdre mieux il faut le caresser, Il faut luy tendre vn piège auec tant d'artifice Qu'on luy puisse imputer nostre propre malice; D'vn filet si subtil il faut l'enuelopper Qu'il s'y perde luy-mesme en pensant échapper, Et que les gens de bien deceus par l'apparance, En le voyant périr blâment son imprudance; Rencontrant vn escueil en vn port apparant, Ce grand Maistre apprendra qu'il est fort ignorant.
SABINE
Pourquoy dans ce dessein prendre vne voye oblique?
NERON
De peur de nous charger de la hayne publique.
L'enuie auec cent yeux nous regarde de près,
Il ne faut pas agir pour repatir après.
Ma hayne en cet endroit doit estre circonspecte,
Tu sçais rhumeur du peuple, il faut qu'on la respecte.
Ce farouche animal sujet au changement.
Commence à s'ennuyer de mon gouuernement,
Et pourroit essayer de se mettre en franchise
Si mes deportemens luy donnoient quelque prise.
Le Sénat qui me hait et feint de m'adorer
Ne voudroit qu'vn sujet pour me deshonorer
Pour me lancer vn trait de sa rage couuerte.
Et pousser les Romains à conspirer ma perte.
Puis, me dois-ie assurer d'auoir vn seruiteur
Faisant ouuertement périr mon Précepteur?
Si désirant ma mort il garde le silence,
le ne sçaurois le perdre auecque violence.
SABINE
II vient pour ses pareils des poisons d'Orient Dont la douce rigueur fait mourir en riant.
DE SENEQVE
NERON
Sabine, à l'entreprendre on a perdu ses peines, Il n'estanche sa soif qu'au courant des fontaines, Et depuis quelque temps, pour appaiser sa faim Ne mange que des fruicts qu'il cueille de sa main.
SABINE
Son crime se fait voir par cette deffiance. Qui donne ainsi matière à ton impatience : Faut-il que cet ingrat soit assez effronté Pour vouloir viure encor contre ta volonté? Il faut... Mais le voicy ce sçauant Personnage, A son funeste abord ie change de visage : Pren bien garde à sa mine, il est assez aysé D'y voir vn sentiment subtil et déguisé. Il vient pour te surprendre enflé d'vne harangue, Quelque nouueau poison va couler de sa langue.
NERON
Voy si facilement on me peut abuser.
Et lequel de nous deux sçait le mieux déguiser,
Escoute nos discours :
SABINE
Ah ! ie quitte la place, Cest objet me deplaist, me choque et m'embarrace.
lo LA MORT