‹ ThéâtreChapitre 77 sur 96 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

NERON, SENEQVE, RVFVS.

NERON

Vfus, fay le auancer; mon père, que veux-tu? Puis-je de quelque grâce honorer ta Vertu?

SENEQVE.

César, depuis le temps que ma soigneuse addresse

S'applique à cultiuer Tespoir de ta Jeunesse,

Et t'enseigne des Rois le glorieux mestier,

Le Soleil n'a point fait trois fois vn lustre entier.

Mais qui pourroit compter les biens dont par ta grâce

le fus fait possesseur durant ce peu d'espace?

Quels auares désirs, quels auides souhaits

Ne seroient point comblez par de si grands bien-faits?

Et parmy les Romains quelle richesse égale

Les Thresors que ie tiens de ta main libérale?

Sans doute ces efforts nobles et généreux

Mettroient ton Précepteur en un estât heureux,

N'estoit que le bon-heur abhorre l'opulence,

Et consiste au repos plustost qu'en l'abondance.

DE SENEQVE. 1 1

Acheue ton Ouurage et ma félicité, Laisse à ton seriiiteur plus de tranquilité, Repren tous ces Bien-faits, et permets que ie quite Ces marques de ta gloire, et non de mon mérite; Qui pour en bien parler sont des fardeaux pesans A m'attirer l'Enuie et charger mes vieux ans. Permets qu'ayant serui sous vn si digne Maistre J'aille me délasser en vn séjour champestre, Où, bien loin du murmure et de l'empressement, le puisse entretenir mes liures doucement.

Auguste ton Ayeul plain de recognoissance A deux de ses Amis donna mesme licence; Eux, dis-je, qui n'auoient que les prosperitez. Les biens et les honneurs qu'ils auoient méritez, L'ayans toujours serui dans la guerre ciuile, Ou fourny de Conseils pour gouuerner la ville. De moy, ie suis encore à deuiner pourquoy l'ay receu tant d'honneurs et de bien-faits de toy; Si ce n'est pour t'auoir donné par auanture Des lettres et des arts la première teinture. Mais si dans ce sentier mes soins t'ont auancé. L'honneur de te seruir m'a trop recompensé; Les traits de ton Esprit et ceux de ta mémoire En cent occasions ont trop fait pour ma gloire. Faloit-il pour cela que tes rares bien-faits M'esleuassent ainsi plus haut que mes souhaits.

Et que ton amitié donnast à ma fortune

Tant de lustre et d'éclat qu'elle m'en importune?

Par des dons excessifs falloit-il me lier,

Et mettre en si haut rang vn simple Cheualier?

En rendant à tel poinct ma fortune establie,

Tu m'apprens ta grandeur, et fais que ie m'oublie,

Mon jugement s'égare en ces Biens superflus,

Je m'y cherche moy-mesme et ne m'y treuue plus.

Quoy? celuy qui du Luxe est des grands auersaires,

Ne seroit pas contant des choses nécessaires?

Auroit tant de lardins, auroit tant de Maisons

A s'aller diuertir en toutes les Saisons?

Il n'est pas raisonnable, il ne m'est pas loisible

De faire à mes Escrits vn affront si visible.

Repren donc tant de Biens receus mal à propos, Et souffre à l'auenir que ie viue en repos; N'en embarasse plus vn Vieillard inutile Qui pour les gouuerner se trouue trop débile. Tu n'as plus de besoin de mes enseignemens , Ton Thrône est affermy de clouds de diamans, Nul autre plus que toy n'a d'Esprit ny d'adresse, Il faut que ta bonté laisse en paix ma vieillesse. Par là, tu fermeras la bouche aux Enuieux, Et feras estimer ton choix Judicieux Qui ne sçait esleuer à des grandeurs extrêmes Que ceux qui de bon cœur en décendent d'eux-mesmes ;

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Et n'enrichist si fort que ceux-là seulement Qui sçauent des grands Biens vser modérément.

NERON

Icy l'effet dVn soin qui me fut nécessaire,

Me sera fauorahle, et te sera contraire :

le vais par tes leçons t'imposer vne loy,

Et de ton propre Bien me seruir contre toy,

Puis que tu m'as instruit en l'art de me deffendre

De tous les arguments qui me pourroient surprendre,

Et que tu m'as appris à me bien démêler

Sur tous les incidens dont on peut me parler.

Pourquoy fais-tu si fort éclater mes largesses, Toy qu'on void recognu de si peu de richesses, Et qui selon les soins dont tu m'as obligé Meriterois qu'en Or ton Marbre fust changé? Toy qui meriterois que ta Maison fust pleine Plustost de Diamans que d'Iuoire et d'Ebene.

Tu dis que par Auguste, à deux de ses Amis, Ce que tu veux de moy fut autrefois permis; Tu sçais bien toutefois qu'Agripe et que Mœcene, Obtenans de César du relâche à leur peine En vn âge caduc beaucoup plus que le tien. Ne furent pas pourtant despoiiillez de leur Bien : Et si tout rVniuers en veut estre l'arbitre. Tu possèdes le tien à beaucoup meilleur Titre.

Mon Ayeul fut, à Rome et parmy les Combas,

Aydé de leur conseil, assisté de leur bras,

le Tauouë, il est vray ; mais en mesme occurrance

Tu m'aurois obligé de pareille assistance;

Et i'ay receu de toy des veilles et du soin

Dont Testât de mon règne auoit plus de besoin.

Te puis-Je préférer l'Autheur de ma naissance? Il m'a donné la vie, et toy la cognoissance Et ie n'ay pas appris à mettre en mesme rang Les Ames et les Corps, les Esprits et le sang. Voy lequel de noux deux à l'autre est redeuable; Tu m'as monstre les Arts; et l'Art incomparable D'attirer les souhaits, de fléchir les rigueurs, D'arrester les Esprits, et de gagner les cœurs : Tes leçons m'ont pourueu de grâce et d'éloquence, Et ce sont des bien-faits qui sont de conséquence.

De moy, tu n'as receu que des biens fort légers; Qui se treuuent sujets à beaucoup de dangers, Que l'eau peut emporter, que le feu peut destruire, A qui cent accidents sont capables de nuire : Et ce qui m'est honteux, c'est que des affranchis Se sont auprès de moy beaucoup plus enrichis.

Mais auant qu'il soit peu comme je fay mon compte, l'augmenteray ton Bien pour amoindrir ma honte. Tandis, oblige-moy de ne me quitter pas; D'obseruer ma conduite, et de guider mes pas;

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Tu sçais qu'aux voluptez la pente est fort glissante A ceux dont la Jeunesse est forte et florissante;

Occupe ta sagesse à régler mes désirs, A compasser toujours mes Jeux et mes plaisirs, Afin que ta prudence à bon droit estimée Face accroistre ma gloire auec ta renommée.

Quoy , me vouloir quitter? ce seroit me trahir, M'abandonner au vice, et me faire haïr : On ne parleroit plus que de mon injustice, Que de ma violence et de mon auarice; Ce désir de repos et de tranquillité, A crime capital te seroit imputé; Et tu ne voudrois pas acquérir de la gloire Causant à tes Amis vne tache si noire. Ne me parle donc plus de cet esloignement. Et demeure toujours en ton appartement : Va, mon Père.

SENEQVE.

O César!

NERON

Fay ce que ie désire, C'est le bien de César, et celui de l'Empire.

RVFVS.

Quels tendres sentimens, qu'en dites-vous Seigneur?

i6 LA MORT

SENEQVE.

Il a trop de bontez, il me fait trop d'honneur.

RVFVS.

A parler librement, c'est vn estrange Maistre, Vous le cognoissez bien.

Qui le peut mieux cognestre?

Fin du premier Acte.

DE SENEQVE

ARGVMENT

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