‹ ThéâtreChapitre 80 sur 96 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

EPICARIS, PISON, RVFVS, LVCAIN, SEVINVS.

EPICARIS.

TTE bien? qu'attendons-nous? Quel sentiment timide Fait ainsi retarder la mort d'vn Parricide

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Qui de tous les méchans est le ferme soutien, Et l'ennemy mortel de tous les gens de bien? Faut-il qu'impunément tout ordre se confonde, Et qu'il désole Rome aux yeux de tout le Monde Sans quVne juste horreur de ses faits odieux Appaise de son sang la cholere des Dieux?

Auons-nous oublié cet horrible spectacle Où tout désir brutal s'accomplit sans obstacle, Où toute violence et tout desbordement En plain iour s'exerça par son commandement? Où tant de Cheualiers des plus nobles Familles Veirent deshonorer leurs femmes et leurs filles Par des Gladiateurs et par d'infâmes Sers Tous dégoutans de sang et tous chargez de fers?

Ne nous souuient-il plus de ce feu sacrilège Pour qui les lieux sacrez furent sans priuilege? Ce feu qui consuma iusques aux fondemens Tant de Temples fameux et de grands bâtimens : Ce feu qui s'alumant dans vue nuict obscure, De Testât des Enfers fut Tardante peinture; Ce feu qui n'éclaira que pour nous faire voir Cent mille Citoyens réduits au desespoir? O Cieux! veid-on iamais d'objets plus pitoyables? On n'entendoit par tout que rumeurs effroyables; La flâme auide et prompte en s'espandant par tout. Pénétra la Cité de Tvn à l'autre bout;

Elle n'espargna point la plus dure matière, Et ne fit qu'vn Brasier de Rome toute entière.

Que le Ciel fut percé de lamantables cris Dans ce pressant malheur dont nous fûmes surpris! Que dans tous les Quartiers le Peuple prit d'allarmes, Et que Ton veid couler de sang meslé de larmes! L'horreur et le desordre y regnoient à tel point Que parmy le tumulte on ne s'entendoit point.

L'vn, comme fit JEnée, à trauers de la presse, Emportoit vn parant tout chargé de vieillesse ; L'autre, hors d'un brasier entreinoit vn Amy Qui n'estoit reueillé ny brûlé qu'à demy : Là quelqu'un qui fuyoit la flâme violente, Tomboit sous le débris d'vne maison brûlante : Et là s'estant lancé hors d'vn toict tout flambant, Quelqu'autre malheureux s'ecrasoit en tombant. Celuy-ci se saunant à trauers la fumée, Trouuoit sur son passage vne porte fermée; Et le cœur d'épouuante et d'ennuy tout serré En mordant les verroux mourroit des-esperé. Celuy-là pénétrant dans la foule du monde Pour se sauuer du feu s'alloit perdre dans l'Onde. Vn autre tout troublé serroit entre ses bras Son Bien qu'il emportoit, mais qu'il ne sauuoit pas; Puis que parmy la presse il estoit fait la proye Des soldats estrangers que le Tiran soudoyé,

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Et que dans chaque Place on auoit fait poser Pour accroistre le trouble et non pour Tappaiser. Les femmes, les enfans, à demy morts de crainte, Y faisoient retentir de longs accents de plainte ; Et reclamans en vain l'assistance des Cieux, Deuenoient le butin du soldat vicieux.

Ainsi , parmy Thorreur des fiâmes deuorantes Les Romains perissoient de cent morts différentes; Ou s'ils ne perissoient par vn fatal bon-heur. Ils perdoient pour le moins, ou les biens, ou l'honneur, Tandis que le Tiran tout enyuré de Joye A ce funeste objet chantoit des Vers de Troye. Ainsi pour le plaisir de ce Monstre peruers, Rome qu'on peut nommer le Chef de l'vniuers. Pour vne Vrne fumante aujourd'huy se peut prendre Ou pour vn grand Marest de sang meslé de cendre.

Attendrons-nous encor que par d'autres moyens Sa rage vienne à bout des derniers Citoyens? Jamais Pire du Ciel eût-elle des Victimes Plus dignes de ses trais ou plus noires de crimes? Mais il est temps d'agir plustost que de parler. Nous auons des Couteaux tous prêts pour l'immoler. Braue et noble Pison, c'est sous ton seul auspice Que l'on doit entreprendre vn si grand sacrifice; Et c'est par ton signal qu'attaint du coup mortel , Le Monstre doit bien-tost tomber deuant l'Autel.

l'ay cent hommes de cœur gagnez par ma conduite, Qui sont tous résolus de mourir à ta suite; Tu n'as rien qu'à marciier, ils te suiuront de prés, Soit parmi les Lauriers, ou parmy les Cyprès.

PISON

Généreuse Amazone, Esprit tout héroïque.

Ce discours véhément nous émeut et nous pique ;

Et dans ce beau transport vostre noble courroux

Ne nous propose rien que nous n'approuuions tous.

Ce n'est que retoucher d'vn Pinceau tout de flâme

Des images d'horreur que nous auons dans l'ame :

Si ce n'est aujourd'huy, ce sera dés demain

Que le cruel Tiran mourra de nostre main ;

Et qu'en le poignardant, nostre louable enuie

Vangera mille morts sur vne seule vie.

Nous auons résolu sa perte absolument;

Nous n'en cherchons que l'heure et le lieu seulement.

Rufus veut qu'à ce soir auec mille artifices

Je l'attire chez moy sous couleur de délices;

Où tenant ma partie en vn lâche Concert,

le luy donne au souper d'vn poignard pour dessert.

Ce traict me fait horreur, ie ne suis point capable

De voir du sang d'vn hoste ainsi tacher ma table.

Comment! ie tremperois dans vne trahison

Et Texecuterois en ma propre Maison?

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Pison pourroit ainsi par de noires pratiques Souiller sa renommée et ses Dieux domestiques? Non, non, qui que ce soit qui s'assure en ma foy N'aura jamais ny mal , ny desplaisir chez moy : Quand au plus grand des Dieux il prendroit cette enuie le ferois de mon corps vn rempart à sa vie; Et le ne feindrois pas de me précipiter Pour arracher alors la foudre à lupiter.

EPICARIS.

Ton sentiment est iuste; il faut bien qu'on attende Ce généreux refus d'vne ame noble et grande. Mais cherchons entre nous quelqu'autre expédient Pour contenter bien-tost vn zèle impatient.

PISON

Nous aurions plus d'honneur en cette ardeur extrême De l'aller attaquer dans cette Maison mesme; Qu'il n'a faite esleuer que par cent trahisons, Du malheureux débris de cent autres Maisons; Et qui pour estre vn iour par ce Monstre habitée Fut de sang et de pleurs tant de fois cimentée. La gloire y seroit grande !

RVFVS.

Et le péril aussi.

SEVINVS.

Il vaudroit mieux le prendre à trente pas d'icy Quand il pense sortir en pompe magnifique, Et vanger en public vne injure publique.

LVCAIN.

Est-il ny lieu ny temps plus propre à ce dessein

Que l'abord du Théâtre et le iour de demain?

On fait des jeux publics, on court dans la carrière,

En rhonneur de Gérés la bonne nourricière;

Ce sont pour le Tiran de merueilleux appas;

Il y viendra sans doute, il n'y manquera pas.

Il faudra que d'abord Lateranus l'arreste

Feignant le suplier de lire vne Requeste,

Et donne le signal à tous les Conjurez

Luy tenant de ses bras les deux genoux serrez :

Et lors estans meslez auec les gens de guerre.

De cent coups de poignard nous le mettrons par terre.

PISON

Pour voir donc en ce iour nos souhaits accomplis,

Il faut que Seuinus aille voir Natalis,

Rufus, Asper, et Flaue, et Scorus, et Proxime;

Lucain verra Plautius et Tulle son intime :

D'autre part, cette Belle ira faire venir

Ceux qui pour ce grand coup nous doiuent soutenir;

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Moy , i'iray voir Seneque et par mon entremise Il pourra bien possible estre de l'entreprise, Luy qui de sa ruine est toujours menacé.

SEVINVS,

Hastons-nous donc, Seigneur, le temps est fort pressé.

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