SCENE IIII
LVCAIN, SENEQVE.
Eigneur, vous auez veu les délices de Rome : Vous auez veu Néron?
SENEQVE.
Ouy; j'ay veu ce grand homme, Qui joignant nos Leçons à tant de dons diuers, Agissoit autrefois au bien de Tvniuers : Ce Prince du Sénat qui durant cinq années A donné jalousie aux Ames les mieux nées : Mais qui se destournant de ce noble sentier, En de honteux plaisirs s'est plongé tout entier; Et de sa cruauté secondant sa molesse, A l'égal de sa force a monstre sa foiblesse.
LVCAIN.
Vous auez peu le voir auec facilité;
SENEQVE.
Ouy, mais en le voyant i'ay fort peu profité.
De quoy luy parliez vous?
SENEQVE,
Seulement de luy rendre Les Biens qu'il m'a donnez et qu'il feint de reprendre Quoy que Sabine et luy nous facent assez voir Que leur auare Esprit brûle de les rauoir.
LVCAIN.
Que dit-il là-dessus?
SENEQVE.
Il me dit qu'il m'honore; Qu'il veut à ces bien-faits en ajouter encore : Bien que son cœur ingrat démente son discours Et tende à retrancher le filet de mes jours.
LVCAIN.
Il est de ces Voleurs dont la brutale enuie Ne prend guère le Bien sans arracher la vie.
SENEQVE.
Et moy de ces passans qui ne font nul effort
Lors qu'en les despoiiillant on leur donne la mort.
DE SENEQVE. 35
LVCAIN.
A tous les Animaux la mort est redoutable.
Par la philosophie on la rend plus traitable : Lucain, cette rigueur viendroit bien à propos, le demande à César tant soit peu de repos, Et s'il ordonne enfin que Ton m'oste la teste, C'est libéralement m'accorder ma requeste.
LVCAIN.
Certes, iamais Tiran ne fut plus odieux, C'est vn Monstre maudit !
SENEQVE.
C'est vn fléau des Dieux; C'est la punition de nos fautes passées : C'est vn présent fatal de leurs mains courroucées, Qu'ils pourront retirer selon nostre souhait Quand leur iuste courroux se sera satisfait.
LVCAIN.
Pour punir les Tirans dans le siècle où nous sommes Les Dieux le plus souuent se sont seruis des hommes; Au souuerain des Cieux son Ayeul fit horreur Alors qu'il vsurpa le Tiltre d'Empereur;
lupiter toutefois pour le réduire en poudre Se seruit de nos bras et non pas de sa foudre. Brute et Cassie encor viuent en leurs Neueux, Vn reste de leur sang peut accomplir nos vœux.
SENEQVE.
Qui voudr-a pour le perdre abandonner sa vie Pourra facilement contenter son enuie.
Mais, qui pourroit tenter vn si hardy dessein?
LVCAIN.
Cinquante hommes de cœur qui m'ont ouuert leur sein : Dont ie vais tout soudain vous donner cognoissance Si le sceau du serment m'en donne la licence.
SENEQVE.
Lécher sang de Lucain court risque auec le leur, Et dé-ja ma vertu respecte leur valeur : Mes tendres sentimens sur tout ce qui te touche Imprimez dans mon cœur sont vn sceau sur ma bouche.
LVCAIN.
C'est assez.
SENEQVE.
Et de plus ie te donne ma foy Que iamais nul viuant ne le sçaura de moy.
DE SENEQVE. 3;
LVCAIN.
Pison en est le Chef ;
SENEQVE.
Pison est vn ieune homme D'aussi grande Maison qu'il s'en treuue dans Rome; Son cœur et noble et franc paroist bien asseuré; De plus?
LVCAIN.
Rufus en est;
SENEQVE.
Rufus a conjuré?
Quoy? Rufus qui commande aux soldats de la garde Pour le salut public auec vous se hasarde?
LVCAIN.
Ouy, ce mesme Rufus s'en va nous seconder.
Sans doute sur ce poinct il m'a voulu sonder; Voyant dans le Palais la douceur contrefaite, Dont l'esprit du Tiran s'oppose à ma retraite. Ce braue Capitaine est Jaloux aujourd'huy Qu'vn lâche Tigillin soit mieux traicté que luy;
Il aura peu gagner les soldats qu'il commande, S'estant aquis entre eux vne estime assez grande.
LVCAIN.
Siluanus, qu'on a fait Chef de mille soldats,
SENEQVE.
Siluanus est vn homme à ne balancer pas :
LVCAIN.
Asper, Lateranus, Flaue le Capitaine;
SENEQVE.
Ils ont pour tout oser l'ame grande et hautaine.
LVCAIN.
Les autres pour vaillans ne sont pas moins cognus; Vn Proxime, vn Scaurus, Natalis, Seuinus.
SENEQVE.
le craindrois Seuinus en vne grande affaire : Il s'empesche de tout, de tout il fait mistere, Si ses propos mal joints ne donnent des soupçons Il en pourra donner par toutes ses façons.
Mais l'exécution ne doit pas estre lente Faisant vne entreprise et haute et violente;
DE SENEQVE. 3g
Hâtez vostre dessein , ie treuue vn grand hasard A garder vn secret où tant de gens ont part. Il se faut dépêcher de peur de quelque traistre.
Mais pourrez-vous sçauoir ce parti sans en estre? Soyez de ce grand coup l'oculaire tesmoin :
SENEQVE.
Ce spectacle pour moy doit estre veu de loin;
LVCAIN.
Assistez à guérir la commune misère.
SENEQVE.
Pour ma main ce remède est vn peu trop seuere : le pourrois essayer d'en arrester le cours S'il ne falloit vser que de simples discours.
LVCAIN.
Si le mal n'est vaincu par vn bénin remède On fait venir la flâme et le fer à son ayde.
SENEQVE.
Destruire auec le fer ce qu'on m'a veu nourrir !
Ah! l'en ay trop d'horreur, i'aymerois mieux mourir.
LVCAIN.
Hé! laissez-vous conduire où la Vertu vous guide.
Elle ne conduit point à faire vn parricide.
LVCAIN.
Mais de tous nos malheurs c'est le fatal Autheur.
SENEQVE.
Mais c'est mon Nourrisson, et c'est mon bien-faicteur.
LVCAIN.
Il vous souuient assez de ses trames secrettes.
SENEQVE.
Il me souuient aussi des grâces qu'il m'a faites.
LVCAIN.
Voulez-vous respecter le Bourreau du Sénat?
SENEQVE.
Veux-tu porter Seneque à passer pour ingrat? Si de cette noirceur mon ame estoit capable Le Tiran que tu hais seroit-il plus coupable?
DE SENEQVE. 41
le sçay que la Patrie est réduite aux abois Par l'injuste rigueur de ses seueres loix : Qu'auec la liberté, la gloire de TEmpire Sous son infâme joug honteusement expire. Mais voyant de l'Estat la ruine éclater, Seneque doit le plaindre et non pas l'assister; Il croiroit irriter le Ciel et la Nature S'il attentoit ainsi contre sa nourriture.
Non, non, ne me dis plus de raisons sur ce point! le m'en laue les mains, et ie n'y trempe point : le tairay ce secret à cause qu'il te touche, Mais ie ne voudrois pas l'oûir d'vne autre bouche. C'est pourquoy de ce pas vas-t'en treuuer Pison Qui vouloit à ce soir soupper en ma Maison, Et possible y mener quelqu'vn de la Brigade; Dy luy qu'il m'en dispense et que ie suis malade.
Aussi bien i'ay promis d'aller voir, cette nuict, Vn vieux Cilicien aux bonnes mœurs instruit, Vn Prophète nouueau dont la doctrine pure Ne tient rien de Caton, ne tient rien d'Epicure, Et s'esloignant du mal veut introduire au iour Vne loy de respect, de justice et d'amour. le te veux faire part de ses auis fidelles.
LVCAIN.
I'ay trop d'auersion pour les sectes nouuelles.
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