SCENE PREMIERE
NERON, EPICARIS, PROCVLE, TIGILLIN.
NERON'
N vain nos Légions sur les bords de FEuphrate Ont vaincu Vologese et soumis Tiridate, Si les Filles à Rome osent en trahison Venir m'assassiner iusques dans ma Maison, Et si tant de Lauriers qui me couurent la teste Ne peuuent destourner cet éclat de tempeste; Mais il faut arrester cette témérité, Et punir ses Autheurs comme ils Font mérité, Qu'on la face approcher, cette désespérée Par qui depuis long-temps ma mort est conjurée : Et qui n'espargnant rien pour en venir à bout, Me fait secrettement des Ennemis par tout. Ah! qu'elle a de fierté, cette séditieuse! Que son front est hardy, qu'elle est audacieuse!
Tigillin, cependant qu'auec subtilité le pourray m'éclaircir sur cette vérité, Surprenant cet Esprit par quelque douce amorce, Fay qu'autour du Palais ma Garde se renforce, Que sur chaque auenuë on pose des soldats Qui soient si bien logez qu'on ne les force pas, Et que nos Allemans se tiennent sous les armes Prêts à nous secourir aux premières allarmes.
Approche malheureuse, et me dis le sujet Qui t'a fait conceuoir cet horrible projet Appren-moy qui t'anime et qui te désespère; Ay-je rauy tes biens, ou fait périr ton père. Entrepris sur ta vie, ou bien sur ton honneur, Et de quelque façon trauersé ton bon-heur? Qui te rend de la sorte à ma perte engagée?
EPICARIS.
En aucune façon tu ne m'as outragée?
Et tu recognestras estant mieux éclaircy, Que je n'ay nul dessein de t'outrager aussi.
Ah! qu'elle est asseurée en tenant ce langage.
EPICARIS.
C'est que mon innocence asseure mon visage.
DE SENEQVE. 49
Il ne faut pas penser en cet injuste affront Que la crainte du cœur face pâlir le front.
NERON
Ton visage me plaist et ta grâce me touche; Je ne hais pas tes yeux, fay que i'ayme ta bouche, Me retirant soudain par ta confession De danger tout ensemble et d'appréhension, lamais vn Empereur ne parle par surprise : Ta grâce et mon amour vont payer ta franchise, Mais depéche-toi donc, si tu retardes plus, Mon indignation va suiure ton refus.
EPICARIS.
S'il faut pour t'obliger que ie me calomnie, le fuiray ta faueur, fuyant l'ignominie, Car si contre ta vie on fait des attentats, l'en blâme les Autheurs , et ne les cognois pas.
NERON
Mais ne cognois-tu pas vn certain capitaine
Que i'ay fait Chef de Squadre aux Costes de Micene?
I'ay vescu dans Micene et vogué sur ses eaux,
Où i'ay veu la pluspart des Chefs de tes Vaisseaux.
5o LA MORT
NERON
Cognoy-tu cétuy-ci?
EPICARIS.
le le puis bien cognestre, C'est vn des plus grands Fols que le Ciel ait fait naistre,
NERON
Sçais-tu bien qu'il commande à deux mille soldats?
epiCaris.
le sçay mieux qu'à l'Amour il ne résiste pas, Et que cette foiblesse en amoindrit l'estime.
NERON
Que fait à ce propos l'Amour?
EPICARIS.
Il fait mon crime.
NERON
Parle plus clairement, dis de quelle façon.
EPICARIS.
L'Amour fait son dépit et cause ton soupçon.
DE SENEQVE. 5i
Cet homme furieux piqué de mon visage,
Pour gagner mon esprit a mis tout en vsage :
Et voyant que ses soins ne pouuoient m'émouuoir
A changé dans son cœur l'amour en desespoir.
Voicy ce qu'a produit cette amoureuse rage;
Mais pardonne à Procule et perds tout cet ombrage.
NERON
Le fait est démenty, Procule est récusé.
PROCVLE.
Mais il est découuert ce tison embrasé ;
Qui va de toit en toit pour y jetter les fiâmes
Que la Rébellion allume dans les Ames.
Tu tiens entre tes mains le ressort principal
D'vn dessein qui sans moy t'alloit estre fatal :
Ses projets sont méchants, sa Cabale est puissante :
César, ie la dénonce, et ie te la présente.
EPICARIS.
De quoy m'accuses-tu ?
PROCVLE.
D'auoir voulu sonder Vue foy que ie garde et que ie veux garder, Vue fidélité qui ferme les oreilles, Et mieux le cœur encore à des noirceurs pareilles.
EPICARIS.
Ne me regarde point si tu veux reiissir;
Mes yeux ont vn éclat qui pourroit t'adoucir :
Leurs regards quelquesfois ont calmé ta furie,
PROCVLE.
Le fait dont il s'agist passe la raillerie , Il ne se traite point icy de tes appas.
EPICARIS.
Dequoy s'agist-il donc? mais ne te troubles pas.
PROCVLE.
Voudrois-tu dénier quVn soir sur vne riue Tu vins m'exagerer d'vne façon plaintiue, La peine imaginaire où se trouuoit l'Estat; Les misères du Peuple et celles du Sénat, Qui pressé de rigueurs et tout transi de craintes, N'addressoit à César que vœux au lieu de plaintes Bien qu'en son cœur timide il auroit désiré De le voir dans le Tibre en morceaux déchiré? Ne dis-tu pas encor que les plus grandes âmes Qui le voyoient plonger en des vices infâmes, Attendoient seulement vn Chef pour atterrer Celuy qui se plaisoit à se deshonorer.
DE SENEQVE. 53
EPICARIS.
Ne fust-ce pas vn soir où parlant de seruices, De larmes, de soupirs, de maux et de supplices. Et voulant auancer ta bouche sur mon sein, Tu receus à plain bras vn soûflet de ma main?
PROCVLE.
Ce fut auparauant.
EPICARIS.
O surprise plaisante!
Vn auœu si naïf de tout soupçon m'exempte : Il s'est trahy luy-mesme, ô César, qu'en dis-tu! M'en veut-il pour mon crime, ou bien pour ma vertu?
NERON
Procule a donc appris cette trame infidelle Sans se saisir soudain de cette criminelle? Il a continué mesme depuis ce iour A luy rendre des soins et luy parler d'amour? Ah! ie me souuiendray de cette procédure Qui paroist fort ingrate, et que ie treuue dure, l'en auray la raison;
PROCVLE.
César, escoute moy; Tu dicerneras mieux, et mon zèle , et ma foy.
le suis rude et grossier, elle adroite et subtile : Mais iuge de mon cœur, et non pas de mon stile; Permets moy de parler et sans émotion, Voy quel crime se treuue en mon intention.
NERON
Parle.
PROCVLE.
Nous estions seuls lorsque cette rusée Me dit qu'elle ourdissoit cette horrible fusée : Et i'apprehenday lors la saisissant ainsi. Qu'elle déniast tout comme elle fait icy : C'est pourquov dans ce temps luy cachant ma pensée, Bien que de son discours mon ame fut blessée; le luy fis bonne mine, et d'vn air gracieux Feignis n'estre blessé que des traits de ses yeux; Tâchant de l'embarquer auec ces artifices A s'ouurir d'auantage et nommer ses complices.
EPICARIS.
Nomme donc les Autheurs de ce mauuais dessein, Dis à qui i'ay soufflé ces horreurs dans le sein.
PROCVLE.
Tu m'as celé leurs noms.
DE SENEQVE. 55
EPICARIS.
O tesmoin ridicule!
Pour me iustifier, il suffit de Procule, Cet Esprit égaré, ce foible Délateur, QuVn despit a changé d'Amant en imposteur : Que l'on void de lumière en tout ce qu'il dépose.
PROCVLE.
Si tu parles toujours tu gagneras ta cause.
EPICARIS.
Ta colère t'engage en vn grand embarras;
NERON
Silence, qu'il acheue, et puis tu respondras.
PROCVLE.
César, ie feignis donc d'en faire ma Maistresse Pour tirer ce secret auecque plus d'addresse : Et l'attirer en lieux où sans qu'elle en sceust rien l'eusse quelques tesmoins de tout cet entretien. Mais cette Ame coupable, adroite, et soupçonneuse, Qui veid sur ce sujet ma recherche soigneuse Se destourna toujours de ce piège dressé; Sans finir le propos qu'elle auoit commencé.
En suite , espouuantée, ou cherchant vn autre homme,
Elle quitta Micene, et se jetta dans Rome;
Où d'vn soin merueilleux mon abord elle fuit,
Se tient toujours cachée, et ne va que de nuit :
De mes mains par deux fois, l'adroite s'est sauuée;
Et le miracle est grand de quoy ie l'ay trouuée;
le te puis asseurer par le discours passé Que ce mauuais Ouurage est beaucoup auancé. Que la partie est forte, et qu'elle est toute preste De faire vn grand éclat qui regarde ta teste.
EPICARIS.
César, asseure toy que ie n'ay point pensé A faire les projets que dit cet insensé : N'ayant peu satisfaire à sa brutale enuie, Et me rauir l'honneur il veut m'oster la vie : Et possible qu'encor ce malade indiscret S'il m'auoit fait périr en mourroit de regret. Mais si le changement de cette indigne flâme Peut jetter des soupçons et du trouble en ton Ame; Esloigne de ces lieux ce qui te peut troubler, Ou fay soudain périr ce qui te fait trembler.
Crains-tu tant vne fille? il faut que tu t'asseures; Son sang, de ton Esprit, peut guérir les blessures : Commande qu'on m'égorge, et ne diffère pas, De dissiper soudain ta peur par mon trespas.
DE SENEQVE. 5;
PROCVLE.
Croy moy, tiens pour certain ce que i'en conjecture;
Vn vif ressentiment parle en ta créature;
Treuues-tu receuable à démentir ma foy,
Celle qui n'eut iamais aucun bien-fait de toy?
Vne ieune effrontée, vne fille incogneuë?
Qui pour ta seule perte en ces lieux est venue ?
Tu n'as point à douter de ma fidélité;
La preuue me deflfaut, mais non la Vérité,
Et ton salut, César, n'est pas vne matière
A ne point s'arrester sans l'éuidence entière.
On la pourra forcer par l'objet des tourmens
A quitter cette audace et ces deguisemens;
Ainsi que ie l'ay dit la chose est arriuée.
NERON
Elle peut estre vraye, et n'estre point prouuée. Ouy, ouy, quoy qu'il en soit, Procule en sera creu. Le mal peut estre grand, il y sera preueu.
EPICARIS.
O César!
C'est assez; soldats, qu'on la rameine, Et que sans perdre temps on l'applique à la gesne.
EPICARIS.
Si pour ton passe-temps ie la dois endurer, l'en soufFriray l'effort mesme sans murmurer.