SCENE ÎV
NERON, SEVINVS, MILICVS.
NERON
Voy? Seuinus se plaint de l'extrême indigence, Et traite ses Amis auec magnificence?
SEVINVS.
Si par mes créanciers il m'est encore permis, l'auray souuent le bien de traiter mes Amis; C'est à mon sentiment vn secret admirable Pour charmer quelquefois l'ennuy d'vn misérable.
NERON
le suis de ton auis; maispar quel mouuement Donnant ces grands repas, fais-tu ton Testament? C'est parmy la douceur mesler de l'amertume; Il n'est point à propos, ce n'est point la coutume.
SEVINVS.
En tout temps, ô Cesar! on ne peut faire mieux Que de se préparer aux volontez des Dieux!
Puisque le fresie fil dont dépend nostre vie
Finist quand il leur plaist, non selon nostre enuie!
Et l'on ne doit iamais attendre au lendemain,
Pour faire les apprêts d'vn despart incertain.
Icy la preuoyance est assez raisonnable,
Elle est digne d'estime, et n'est point condamnable.
NERON
Mais vser à tes gens de libéralité; A beaucoup de tes serfs donner la liberté, Enfin mettre vn grand ordre à toutes tes affaires : Sont-ce pour des festins des choses nécessaires? Sont-ce des actions d'vn homme incommodé Qui par ses créanciers dit qu'il est obsédé
SEVINVS.
Attendant du secours de la bonté céleste, l'espars entre les Miens tout le bien qui me reste; De peur qu'vn Créancier ne prist pas ce soucy Si deuant mon trespas ie n'en vsois ainsi. le ne puis m'empescher d'affranchir mes Esclaues, Lors qu'en me bien seruant ils vsent leurs entraues; C'est vn prix que ie donne à leurs trauaux souffers, Et i'ayme mieux les voir chargez d'or que de fers.
NERON
En leur ostant leurs fers, tu veux qu'on t'en fourbisse Quelqu'autre qu'on destine à quelque estrange office,
DE SENEQVE. ^-j
Confesse-moy la chose et ne déguise rien.
SEVINVS.
Quel autre?
Ce poignard? le recognois-tu bien?
SEVINVS.
Ce poignard? ouy, César, ie le dois bien cognestre; C'est vn meuble ancien qui vient de mon Ancestre, Quelqu'vn Tauoit tiré hors de mon Cabinet Pour en oster la rouille et le rendre plus net.
NERON
S'il ne deuoit seruir à quelques grands ouurages, Pourquoy prepares-tu du Baume et des bandages,
SEVINVS.
Moy? du Baume?
NERON
Ouy, toy; pourquoy prcn-iu ce soin?
SEVINVS.
le n'en prépare point, ie n'en ay pas Besoin :
C'est vn preparatif qui m'est peu nécessaire.
NERON
Mais Milicus le dit.
SEVINVS.
Moy, ie dis le contraire.
Lequel va de nous deux passer pour imposteur? Doit-on croire vn Esclaue ou bien vn Sénateur? Celuy qui porte encor les marques de sa chaîne, Ou celuy qui trauaille à la grandeur Romaine? Te dois-je estre suspect, te dois-je estre odieux Pour traicter mes Amis à l'exemple des Dieux? Et ce dénaturé, cet homme abominable.
Parce qu'il est ingrat te semble-t'il croyable? Mes bontez ont voulu qu'il vescut librement, Et voicy les effets de son ressentiment ; le viens de l'affranchir, et tu voy que ce traistre A soudain machiné la perte de son Maistre : Sçaurois-ie appréhender qu'vn Prince tel que toy Ou croye à sa parole, ou doute de ma foy? César, si ie tombois en ce malheur extrême Il me prendroit des l'heure vne horreur de moy-mesme : Et la viue douleur de ce ressentiment Me feroit à tes pieds mourir subitement.
DE SENEQVE. 69
NERON
Que respond Miiicus?
SEVINVS.
Que me peut-il respondre?
MILICVS.
Quatre mots seulement dont ie vais te confondre.
SEVINVS.
Imposteur, ose-tu sur moy leuer les yeux?
MILICVS.
Tu leues bien le bras sur les Enfans des Dieux.
SEVINVS.
Traistre, jusqu'à ta mort le fouet et la torture Me feront la raison de ta noire imposture.
Possible que bien-tost l'auœu de ton forfait De ta haute menace empeschera l'effet.
César, ce Sénateur sçaura bien se defifendre S'il peut parer vn trait dont ie le vais surprendre ;
Nous le verrons au bout de sa subtilité, Il ne te pourra plus cacher la vérité, Fay...
NERON
Qu'auec Seuinus quelquVn des miens demeure; Aten dans ce jardin, ie reuien dans vne heure.
Fin du troisiesme Acte.
ARGVMENT
DV Q.VATRIEME ACTE.
Ison, espouuanté de la prise cPEpicaris, a des pressentimens de la fatale ruine de leur dessein, par vne prochaine descouuerture; quoy que Lucain l'asseure de la Vertu de cette illustre fille.
II. Rufus leur apprend qu'on vient d'arrester Seuinus sur le mesme soupçon; ce qui trouble entièrement le Chef du Party.
III. Néron interroge tout de nouueau Seuinus sur la conjuration faite contre sa personne, et luy fait cognestre qu'il en a sceu la plus grande Partie de la bouche de Natalis, et ce Sénateur troublé de cette cognoissance et pressé rudement par Rufus de nommer ses complices en accuse le mesme Rufus.
IV. Sabine persuade adroitement à ce Sénateur, effroyé de la crainte de la mort, de déclarer ses Compagnons, et fait reprendre cœur à Néron, qui donne les Ordres nécessaires pour la seureté de sa vie et pour faire arrester les criminels : Entre lesquels ceste méchante place malicieusement Seneque.
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