‹ ThéâtreChapitre 90 sur 96 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

RVFVS, PISON, LVCAIN.

RVFVS.

Frayeur mal conceuë ! ô crainte ridicule !

PISON

Ce bruit m'a dé-jà mis le poignard dans le sein; C'est pour faire auorter nostre noble dessein : Nous serons descouuers, bien que Lucain soutienne Qu'il n'est point de Vertu comparable à la sienne.

RVFVS.

Ce n'est pas l'accident qui nous doit estonner :

Par vn ordre cruel on vient de la gesner,

Cette illustre Beauté dont l'ame est si fidelle;

Et par mille tourmens on n'a rien tiré d'elle.

Son merueilleux Esprit de son cœur soutenu

A dénié le fait; mais d'vn air ingénu ,

D'vne grâce et d'vn front qui peuuent tout confondre,

Et dé-jà son tesmoin ne sçait plus que respondre :

Elle a tout renuersé sur son accusateur,

Et Procule à Néron paroist vn imposteur.

DE SENEQVE. j-j

Suiuant la vérité, le Tiran prend le change; Mais il vient d'arriuer vn malheur bien estrange Sur vn auis semblable on a pris Seuinus.

PISON

Ce second coup m'accable : et l'en reste confus.

RVFVS.

Son Affranchy Taccuse auec tant d'asseurance Que César en ce fait trouue de Tapparance : lusqu'icy toutefois il n'a rien déclaré.

PISON

O Cieux! tout est perdu, tout est désespéré! Durant que nous parlons possible auec main forte Les soldats du Tiran frappent à nostre porte; On mal-traite dé-Ja nos Amis affligez , Et dé-Ja nos Enfans sont possible égorgez! Des Valets impudents, des Esclaues infâmes Traînent par les cheueux nos tilles et nos femmes! Je pâme de douleur, ah ! que ne suis-ie mort Auant que de tomber dans vn si triste sort!

LVCAIN, parlant à Riifus.

le suis tout estonné d'vn auis si funeste, R'asseure son Esprit, ie vais penser au reste.

RVFVS.

Atten,

LVCAIN.

le ne puis plus demeurer près de luy :

PISON

O que ceux qui sont morts sont heureux aujourd'huy!

RVFVS.

Mais escoute;

PISON

Ah ! Rufus la chose est découuerte!

Vne cruelle Estoille, ardante à nostre perte, A sans doute vaincu par ses malignitez Les présages heureux dont nous estions flatez! Les Cieux nous ont trahis pour protéger le crime, Et tous les gens de bien vont estre sa victime!

RVFVS.

Quoy ? le Chef glorieux de tant de gens de cœur Qui s'est fait estimer incapable de peur, Et qui doit restablir la Liberté de Rome S'esbranle-t'il si fort pour la perte d'vn homme? Quand mesme ce malheur nous deuroit accabler : II faut auec honneur l'attendre sans trembler. Possible les effets tromperont Tapparance.

DE SENEQVE. 79

PISON

O discours ridicule ! ô la vaine espérance ! Croy-tu que Seuinus au despourueu surpris, Tienne la bouche close ainsi qu'Epicaris? Cet homme délicat se voyant à la gesne, Abrégera nos iours pour accoursir sa peine : La torture ébranlant toute sa fermeté, Fera faire naufrage à sa fidélité.

S'il vient à nous nommer, par quelle diligence Pourrons-nous éuiter vne horrible vengeance?

RVFVS.

C'est vne conjoncture où ie voy peu d'espoir!

Mais c'est en ces endroits qu'vn grand cœur se fait voir;

Le péril apparant du fer et de la flàme

Doit seruir de matière à la grandeur d'vne Ame.

C'est là que la Vertu se fait le mieux iuger :

lamais des grands dangers on ne sort sans danger;

Par fois d'vn desespoir accompagné de gloire.

Les vaincus, aux vainqueurs, ont osté la victoire.

Si tu veux paruenir au bien que tu pretens,

Recueille ton courage, et ne perds point de temps;

Cours où sont les Vaisseaux, monte sur la Tribune,

Pour exciter le Peuple à suiure ta fortune;

Fais vn coup de partie, et marche promptement

Pour passer iusqu'au Trône, ou iusqu'au monument.

Si peu que la Fortune assiste ton courage,

Tu Jettes l'anclire au Port, et Néron fait naufrage.

Que pourra ce Tiran fopposer aujourd'huy

Qu'vn lâche Tigillin scélérat comme luy; j

Qui n'est accompagné que d'impudiques femmes,

De garçons desbauchez, et d'Eunuques infâmes?

Si de sa vaine peur ton Esprit est remis, j

Tu n'as point à forcer de puissans ennemis.

PISON

Tu comptes donc pour rien cette garde Allemande

Qui tire de César vne solde si grande;

Et respandant par tout son redoutable Corps,

Tient la ville assiégée, et dedans et dehors? ^

Pourray-ie la gagner auec vne harangue.

Quand cette nation n'entend point nostre langue;

Void indiferemment nostre calamité, 1

Et n'a nul interest à nostre Liberté? *

RVFVS. (i

Solicite le peuple, il entendra ta plainte. Et pourra s'assembler pour dissiper ta crainte. Tu sçais bien que le Peuple ayme le Changement, Et que le bien public l'émeut facilement.

PISON

Au Peuple? présenter des vœux et des requestes? Tu veux que ie me fie à ce Monstre à cent testes,

DE SENEQVE. 8

D'opinion diuerse et sans docilité,

Qui n'embrasse l'honneur qu'auec l'vtilité?

Quoy tu veux que Pison dans le péril se voue

A ces courages bas, à ces Ames de boue

Qui de leur joug honteux ne sçauroient s'ennuyer.

Et qui m'accableroient au lieu de m'appuyer?

RVFVS.

Auquel des deux partis vois-tu plus d'asseurance, Et lequel est le plus digne de confiance Te semble plus traitable et paroist plus humain, Du Tiran parricide ou du peuple Romain? Lequel aymes-tu mieux de l'estime, ou du blâme? D'vne fin glorieuse, ou d'vne mort infâme? Et de tomber bien-tost sanglant sur le carreau De la main d'vn Soldat ou du coup d'vn Bourreau? Recognoy là dessus ce que le Ciel t'inspire; Choisi des deux partis, et ne pren pas le pire. Mais ne perds point de temps à contempler les Cieux, II faut leuer le bras et non hausser les yeux.

PISON

Ah! le respect d'Arie errante en ma mémoire Me deffend de mourir auecque tant de gloire.

RVFVS.

Pense-tu que ta femme ait du contentement

Si pour son vain respect tu meurs honteusement?

PISON

Mais d'vn autre costé veux-tu que mon audace Face périr ma femme auec toute ma race? Si ie ne tente point ce téméraire effort Néron sera possible appaisé par ma mort; Il ne portera point sa fureur enragée A voir persécuter vne Vefue affligée.

II se contentera sans croistre ses malheurs Que mon sang respandu face couler ses pleurs, Et par mon seul trespas sa cholere assouuie Laissera subsister la moitié de ma vie!

Veux-tu que ie commette à ce cœur sans pitié Le salut de ma chère et fidelle moitié? Et que par vne vaine et foie violence le fasse sur sa teste éclater sa vengeance? Qu'on luy fasse après moy souffrir mille trespas? Qu'on luy vienne aracher mon fils d'entre les bras; Et que pour célébrer mes tristes funérailles, De ma viuante image on batte les murailles?

RVFVS.

l'aymerois beaucoup mieux qu'vn glorieux Destin Accompagnant vos iours, couronnast vostre fin. Si ta femme ne t'aime, elle est vraiment indigne De receuoir les trais de cette amour insigne;

DE SENEQVE. 83

Et s'il faut qu'elle t'aime ainsi que ie le croy, Il ne faut pas penser qu'elle viue après toy : Si tu decens là bas elle t'y voudra suiure, Et l'ennuy de ta mort luy deffendra de viure,

PISON

Dieux! ie ne doute point que ie n'en sois aymé,

Et son bon naturel m'est assez confirmé.

Si dans cet accident on void que ie frissonne,

C'est de crainte que i'ay pour sa chère personne;

le n'ose rien tenter de peur d'aigrir son sort,

le voudrois bien qu'Arie eust le choix de sa mort.

RVFVS.

Bien donc, pren ce party; mais montre toy d'vne Ame Fidelle à tes Amis aussi bien qu'à ta femme; Si tu viens à périr, meurs sans nous faire tort. Voicy venir des gens , c'est le Tiran qui sort ; Eloigne toy d'icy ; de crainte que sa veuë N'augmente cet effroy dont ton ame est émeuë : On ne peut obseruer l'ennemy que l'on craint Sans tesmoigner du trouble et sans changer de teint.

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