ACTE II, SCÈNE VI. ^o
OCTAVio. Comment se passa l'affaire du comté?
BUTTLER. Du comté? Quoi?
OCTAVIO. Oui, je veux parler de ce titre de comte.
BUTTLER, en colère. Mort et damnation !
OCTAVIO, froidement. Vous le sollicitiez? on vous l'a refusé?...
BUTTLER. Vous ne m'insulterez pas impunément : en garde !...
OCTAVIO. Rengainez votre épée, et dites-moi tranquillement comment cette affaire s'est passée; — ensuite je ne vous refuserai pas satisfaction.
BUTTLER. Eh bien ! soit. Que tout le monde sache une faiblesse que je ne puis pas moi-même me pardonner. Oui, général, je suis ambitieux, et je n'ai jamais pu supporter le mépris. Je souffre de voir que la naissance et les titres l'emportent à l'armée sur le mérite. Je ne veux pas être moins bien traité que mes égaux. Dans un malheureux moment je me suis laissé aller à cette démarche : c'était une folie; mais je n'aurais pas dû l'expier si durement ; on pouvait me donner un refus. Pourquoi rendre le refus plus cruel par un mépris offensant? fouler aux pieds, avec une amère raillerie, un vieillard, un fidèle serviteur? Pourquoi lui rappeler si durement la bassesse de son extraction? Parce qu'il s'est oublié dans une heure de faiblesse; mais la nature a donné un dard au reptile pour se venger de celui qui l'écrase dans son orgueil.
OCTAVIO. Il faut que vous ayez été calomnié. Devinez-vous quel ennemi vous a rendu ce mauvais service?
BUTTLER. Qu'importe? Ce doit être quelque misé rable, un courtisan, un Espagnol, le descendant peuU être d'une ancienne famille dont j'aurai offusqué les regards; un envieux coquin, chagriné de voir le rang auquel je m'étais élevé par mes services.
OCTAVIO. Diles-uioi : le duc approuva-t-il cette démarche?
BUTTLER. Il m'y poussa lui-môme, et s'employa pour moi avec une noble et chaleureuse amitié.
OCTAviQ. Vraiment! En êtes-vous certain?
EUTTLER. J'ai lu la lettre.
OCTAVIQ. Moi aussi; mais elle était d'une tout autre nature. [Buttler est surpris.) Le hasard m'a mis en possession de cette lettre : vous pouvez la parcourir de vos propres yeux. (// lui donne la lettre.)
BUïTLER. Ah ! qu'est-ce que ceci ?
ocTAVio. Je crains, colonel Buttler, qu'on ne se soit honteusement joué de vous. Le duc vous a, dites-vous, poussé à cette démarche... — et, dans cette lettre, il parle de vous avec dédain, et conseille au ministre de châtier votre imprudence, comme il l'appelle. {Buttler a lu la lett7'e, ses genoux tremblent., il prend un siège et s'assied.) Aucun ennemi ne vous poursuit ; personne ne vous veut de mal. Attribuez au duc seul l'offense que vous avez reçue. En cela son dessein est clair : il voulait vous détacher de votre empereur, il espérait obtenir de votre vengeance ce qu'il n'aurait jamais pu attendre de votre fidélité éprouvée, dans une tranquille situation d'esprit. Il faisait de vous un instrument aveugle, et voulait vous employer à ses projets coupables. Il n'a seulement que trop bien réussi à vous éloigner de la bonne voie que vous aviez suivie pendant quarante ans.
BUTTLER, d'une voix tremblante. L'empereur peut-il me pardonner?
OCTAVIO. Il fait plus : il répare l'injuste affront fait à un digne soldat. Il confirme de lui-même la faveur que le prince vous avait accordée dans des vues criminelles. Le régiment que vous commandez est à vous. [Buttler veut se lever et retombe; dans son agitation, il essaye en vain de parler. Enfin il prend son épée et la présente à Piccolomini.) Que voulez- vous? Remettez-vous.
BUTTLER. Prenez,