ACTE IV, SCÈNE VIll. Sli
chera le fil de leur vie. Le prince a toujours été un habile calculateur ; de tout temps il a su compter, il a sa disposer des hommes selon son but comme les pièces d'un échiquier ; il ne se faisait nul scrupule de jouer, de hasarder l'honneur, la dignité, la bonne renommée des autres. Sans cesse, sans cesse il a calculé ; à la fin son compte sera faux, car il aura tenu compte de sa vie au moment où elle arrive à son terme.
GORDON. Ne songez pas maintenant à ses fautes ; rappelez-vous sa grandeur, sa bonté, ses qualités aimables du cœur, toutes les nobles actions de sa vie, et que tout cela fasse tomber votre glaive déjà levé sur sa tête, comme si un ange venait demander grâce pour lui.
BUTTLER. Il est trop tard ; je n'éprouve aucune pitié, je n'ai que des pensées de sang. [Prenant la main de Gordon.) Gordon, je n'obéis pas à l'impulsion de la haine : je n'aime pas le duc et je n'ai nulle raison de l'aimer ; ce n'est cependant pas la haine qui fait de moi son meurtrier, c'est son mauvais destin, c'est le malheur, c'est le concours fatal de circonstances qui m'entraînent. En vain l'homme s'imagine agir librement ; il est le jouet de l'aveugle puissance, de la terrible nécessité qui lui ôte la faculté de choisir. Que servirait au duc que mon cœur parlât pour lui ? H faut qu'il meure par moi.
GORDON. Oh ! si votre cœur vous parle, suivez son impulsion. La voix du cœur est la voix de Dieu, et les calculs artificiels de la prudence sont l'œuvre de l'honime. Quel heureux résultat pouvez-vous attendre d'une iclion sanglante? Oh ! l'effusion du sang ne produit riei! de bon. Voudriez-vous vous élever par un tel moyen ? N'y pensez pas ; le meurtre peut quelquefois plaire aux rois, mais non pas le meurtrier.
BUTTLER. Vous ignorez...Ne m'interrogez pas... Pourquoi aussi les Suédois ont-ils remporté la victoire et s'avauccnt-ils si vite? Je l'aurais volontiers livré à la clémence de l'em-pereur, car je ne désire pas répandre
son sang. Non, il pourrait vivre, mais il faut que j'accomplisse ma promesse ; il faut qu'il meure, ou... Écoulez, je suis déshonoré si le prince nous échappe.
GORDON. Oh ! pour délivrer un tel homme...
BUTTLtfi, vivement. Quoi !
GORDON. 11 mérite un sacrifice ; soyez généreux. C'est le cœur et non pas l'opinion qui honore l'homme.
BUTTLER, froidement et avec orgueil. C'est un grand seigneur, un prince; moi je ne suis qu'un homme obscur ; est-ce là ce que vous voulez dire ? Et qu'importe au monde ? Pensez-vous qu'un homme de naissance inférieure s'illustre ou s'avilisse pourvu qu'un prince soit sauvé ? Chacun connaît sa propre valeur. A quel rang je me place moi-même, cela me regarde. Il n'y a pas un homme placé si haut sur la terre pour que je puisse me mépriser auprès de lui. C'est la volonté qui fait l'homme grand ou petit, et parce que je veux accomplir la mienne, il mourra.
GoiiDON. Oh ! je m'efforce d'émouvoir un rocher. Non, vous n'êtes pas de la race humaine. Je ne puis vous arrêter, mais puisse un dieu le sauver de vos mains terribles I
[Ils sortent.)