ACTE V, SCÈNE IV
ter avec confiance, et le bonheur fugitif d'une époque de ma vie a dû se rallacher à cet ornement qui en était le premier gage. Maintenant soil, il faut qu'un autre bonheur commence, puisque cet ancien talisman d perdu sa force. [Le valet de chambre s'éloigne avec les vêtements; Wallenstein se lève, se promène dans la salle et enfin s'arrête pensif devant Gordon.) Comme l'image des anciens temps se rapproche de moi ! Je me vois de nouveau à la cour de Burgau, où nous étions ensemble tout jeunes. Nous avions souvent des contestations ; tu étais raisonnable, tu avais coutume de prêcher la morale, tu me reprochais d'aspirer sans modération aux destinées élevées, de me laisser aller à des rêves téméraires, et tu louais les jours d'or de la médiocrité. Eh bien ! ta sagesse s'est trompée ; elle a de bonne heure mis des bornes à la destinée, et si tu ne te rapprochais pas de l'influence magnétique de mon étoile, ta vie s'éteindrait en silence dans cette obscure retraite.
GORDON. Mon prince, le pauvre pêcheur rattache sans peine sa fragile nacelle dans le port, et voit le puissant navire échouer dans la tempête.
"WALLENSTEIN. Aiusi tu cs déjà au port, vieillard, et moi non. Une ardeur que rien n'a affaiblie me pousse impérieusement sur les flots de la vie; l'espérance est encore ma déesse, mon esprit est jeune, et quand je me compare à toi, je remarque avec orgueil que les années rapides ont passé sur ma tête sans la blanchir et sans me faire sentir leur pouvoir. (// se promène à gi^ands pas à travers la chambre, puis s'arrête en face de Goj^don del'autre côté du théâtre.) Pourquoi dire qur la fortune est trompeuse? elle m'a été fidèle, elle m*a élevé avec amour au-dessus de la foule des hommes, elle m'a porté dans ses bras légers et puissants de déesse à travers les degrés de la vie. Il n'y a rien de vulgaire dans la route que ma destinée a suivie, ni dans les lignes de ma main. Qui pourrait juger ma vie selon les règles de la sagesse humaine? Je ««mble. il est vrai, en ce moment»
tomber bien bas, mais je me relèverai, et le flux abondant va bientôt succéder à la basse marée.
GORDON. Et pourtant je me rappelle l'ancien axiome: « Ne vous vantez pas d'un beau jour avant qu'il soit passé. » Un long bonheur n'est pas un motif d'espérance; c'est pour les malheureux que l'espérance est faite. L'homme heureux doit vivre dans la crainte, car la balance de la destinée veille constamment.
WALLENSTEiN, souriant. Je crois entendre encore le Gordon d'autrefois. Je sais bien que les choses terrestres sont sujettes au changement, les divinités malfaisantes réclament leurs droits. Les antiques peuples païens le savaient déjà lorsqu'ils s'injposaient eux-mêmes un malheur volontaire pour apaiser les divinités jalouses, lorsqu'ils immolaient des hommes sur l'autel de Typhon. {Après un moment de silence.) Et moi aussi je lui ai sacrifié ; car mon meilleur ami a succombé, et il a succombé par ma faute. Aussi, depuis ce temps, aucune faveur de la fortune ne peut me causer autant de joie que cette perte m'a causé de douleur. La jalousie du sort doit être apaisée ; il a pris une vie pour une autre, et la foudre qui devait m'écraser est tombée sur cette lôte chérie.