PROLOGUE
essayer ses forces, renouveler, raviver sa gloire déjà établie, que devant ce cercle choisi qui, prompt à s'émouvoir à la magie de l'art, saisit avec un sentiment délicat les traits les plus fugitifs de l'esprit ? L'art merveilleux du comédien passe rapidement et sans laisser de trace, tandis que l'œuvre (lu sculpteur, le cliant du poëte vivent pendant des milliers d'années. La magie de l'art du comédien meurt avec l'arliste ; sa création éphémère disparaît en un instant, de BK'^me que le son de sa voix meurt dans notre oreille, ef Sul ouvrage durable n'assure sa renommée. Cet art est difficile, et sa récompense dure peu. La postérité ne tresse point de couronnes pour le comédien ; il doit donc user du présent; il doit soisir l'instant qui est à lui, subjuguer ceux qui l'environnent et laisser un souvenir vivant dans le cœur des hommes les plus distingués. Il jouit ainsi d'avance de l'immortalité de son nom; car celui qui a assez fait pour les meilleurs esprits de son temps, celui-là a vécu pour tous les temps. L'ère nouvelle qui s'ouvre aujourd'hui sur ce théâtre avec l'art de Thalie donnera aussi de l'audace au poëte. Il quittera l'ancienne voie, il vous tirera du cercle étroit de la vie bourgeoise pour vous transporter sur un théâtre plus élevé qui ne sera pas indigue du caractère imposant de l'époque où nous nous agitons dans nos efforts. Les grands sujets peuvent seuls remuer les profondeurs de l'humanité. Dans un cercle étroit, l'esprit se rétrécit : l'homme grandit en prenant un grand but. Et maintenant que nous touchons à la fin de ce siècle ' où la réalité est de la poésie, où nous voyons sous nos yeux de puissantes natures combalire pour un prix important, où la lutte est établie entre les deux grands intérêts de l'humanité : le pouvoir et la liberté ; maintenant, l'art du théâtre doit prendre un vol plus élevé et ne doit pas rester au-dessous du théâtre de la vie.
Nous voyons tomber dans ce temps les lermes et an* ciennes bases sur lesquelles, depuis cent cinquante ans, reposait la paix des royaumes de l'Europe, fruit précieux
î La daie de ce prologue (1793) explique suffisamment ce passage.