‹ ThéâtreChapitre 218 sur 286 · ISABELLE, DIEGO, LE MI'SSAGEB, BÉATRIX, LE CHŒUR · texte numérisé non relu

ISABELLE, DIEGO, LE MI'SSAGEB, BÉATRIX, LE CHŒUR

LECHCEUR. Bohemund. Pour accomplir l'ordre de notre maître, nous venons, princesse, déposer la jeune fille à tes pieds. C'est là ce qu'il nous a commandé de faire, et il nous a commandé aussi de te dire que c'est ton fils don César qui te l'envoie.

ISABELLE s'est élancée vei'S Béutrix les bras ouverts, et recule effrayée. 0 ciel ! elle est pâle et sans vie !

LE CHŒUR. Bohemund. Elle vit; elle va se réveiller. Accorde-lui le temps de se remettre des choses étranges qui tiennent encore ses sens enchaînés.

ISABELLE. Mon enfant, enfant de ma douleur et de mes inquiétudes, est-ce ainsi que nous nous revoyons ? Devais-tu entrer de la sorte dans la maison de ton père? Ah ! que ta vie se rallume à la mienne ! je veux te presser sur mon sein maternel jusqu'à ce que tes artères, délivrées de ce froid mortel, recommencent à battre. [Au c/iû?«r.) Qu'est-il arrivé de terrible ? Où l'as-tu trouvée ? Comment celte chère enfant se trouvet-elle dans cette affreuse et déplorable situation?

LE CHŒUR. Bohemund. Ne me le demande pas, ma bouche est muette. Ton fils don César t'expliquera tout, car c'est lui qui te l'envoie.

ISABELLE. Mon fils don Manuel, veux-tu dire?

LE cuŒLR. Ton fils dou César te l'envoie.

ISABELLE, au mcssager. N'est-ce pas don Manuel que le solitaire t'avait nommé ?

LE MESSAGER. Oui, princcsse, c'est ce qu'il a dit.

ISABELLE. Qui que ce soit, il réjouit mon cœur. Je lui dois ma lille, qu'il soit béni. Oh ! faut-il qu'un démon envieux empoisonne le bonheur d'un instant ardemment souhaité ? faut-il que je combalte mon ravis-

sèment? Je vois ma fille dans la maison de son père, mais elle ne me voit pas, elle ne m'entend pas, elle ne peut répondre à la joie de sa mère. Oh! ouvrez-vous, beaux yeux ; ranimez-vous, mains chéries. Soulèvetoi, sein inanimé, et j'alpite dejoie. Diego, c'est ma fille, celle qui resta longtemps cachée, ;elie que j'ai sauvée; je puis la reconnaître devant le mcnde entier.

LE CHŒUR. Bokemund. Je crois entrevoir devant moi un étrange et nouveau sujet de terreur ; j'attends avec émotion l'explication et la fin de l'erreur.

ISABELLE, au chœur qui manifeste de la surprise et de l'embarras. Oh! vos cœurs sont donc impénétrables; votre poitrine avec sa cuirasse d'airain repousse comme les rocs escarpés delà mer la joie que j'éprouve et la refoule dans mon cœur. En vain je cherche dans tout ce cercle un regard sensible. Où s'arrêtent mes fils ? Je voudrais trouver dans un regard une expression d'intérêt. Je suis ici comme entourée des animaux sans compassion du désert ou des monstres de l'Océan.

DIEGO. Elle ouvre les yeux; elle se meut ; elle vit.

ISABELLE. Elle vit? Ah I que son premier regard soit pour sa mère !

DIEGO. Ses yeux se referment avec effroi.

ISABELLE, au cfuBur. Rctirez-vous ; l'aspect de ces étrangers l'épouvante.

LE CHŒUR se retire. Bokemund, J'éviterai volontiers son regard,

DIEGO. Elle fixe sur toi des yeux étonnés.

BÉATRix. Où suis-je ? Je connais ces traits.

ISABELLE. Elle recouvre peu à peu le sentiment.

DIEGO. Que fait-elle ?Elle tombe à genoux.

BÉATRIX. 0 doux et angélique visage de ma mère!

ISABELLE. Enfant de mon cœur, viens dans mes bras.

BÉATRIX. Tu vois à tes pieds la coupable.

ISABELLE. Je te revois, tout est oublié,

DIEGO. Regarde-moi aussi. Reconnais-tu mes traits?

BÉATRix. La télé blanche de l'honnête Diego !

ISABELLE. Le fidèle gardien de ton enfance.

BÉATRIX. Je me retrouve parmi les miens.

ISABELLE. Et désormais rien ne peut nous séparer que la mort.

BÉATRIX. Tu ne me banniras plus parmi les étrangers ?

ISABELLE. Rien ne nous séparera plus ; le destin est apaisé.

BÉATRIX se Jette dans ses bras. Suis-je en effet sur ton cœur, et ce que j'ai éprouvé était-il un rêve, un rêve pénible et affreux ? 0 ma mère ! je l'ai vu tomber mort à mes pieds. Comment suis-je venue ici ? je ne m'en souviens pas. Que je suis heureuse de me trouver ainsi libre dans tes bras ! Ils voulaient me conduire vers leur mère, la princesse de Messine. Plutôt la mort !

ISABELLE. Reviens à toi, ma fîlie. La princesse de Messine...

BÉATRIX. Ne la nomme plus; à ce nom fatal, le froid de la mort se répand dans mes veines.

isABEiîLE. Écoute-moi.

BÉATRIX. Elle a deux fils qui se haïssent mortellement. On les nomme don Manuel et don César.

ISABELLE. C'est moi-même. Reconnais-tu ta mère?

BÉATRIX. Que dis-tu? Quel mot as-tu prononcé?

ISABELLE. Je suis la princesse de Messine, ta mère.

BÉATRIX. Tu es la mère de don Manuel et de don César ?

ISABELLE. Et la tienne : tu as nommé tes frères.

BÉATRIX. Malheur ! malheur à moi ! 0 épouvantable lumière ?

ISABELLE. Qu'as-tu douc ? Qu'est-ce qui t'agile si violemment ?

BÉATRIX ;)ro??;è/!e autour d'elle un regard égaré et aperçoit le chœur. Ce sont eux. Oui, maintenant, mainte-

nant, je les reconnais. Ce n'est pas un songe qui m'a trompée ; ce sont eux. Ils étaient là. C'est l'affreuse vérité. Malheureux ! oîi l'avez-vous câché? [Elle s'avance à grands pas vers le chœur qui se détourne. On entend dans l'éloignement le bruit d'une marche funèbre.)

LE CHCEUR. Malheur ! malheur !

iSABELLE. Qui ont-ils caché ? Qu'est-ce qui est vrai? Vous êtes muets et interdits; vous semblez la comprendre. Je remarque dans vos yeux, dans votre voiï entrecoupée, quelque chose de malheureux qui m'est réservé... Qu'y a-t-il ? je veux le savoir. Pourquoi tournez-vous avec terreur vos regards du côté de la porte ? Qu'est-ce que ces sons que j'entends ?

LE cnœuR. Bohemund. Le moment approche; Taffreux mystère vas'éclaircir. Sois forte, princesse, affermis ton cœur ; supporte avec énergie ce qui t'allend. Montre une mâle fermeté dans cette douleur mortelle.

ISABELLE. Qui csl-ce qui approche ? Qui est-ce qui m'attends ? J'entends le son des gémissements funèbres retentir dans ce palais... Où sont mes fils ? [Le premier chœur apporte le corps de don Manuel sur un brancard, et le place sur le côté de la scène qui est resté vide. Un voile noir le recouvre.)

ISABELLE, BÉATRIX, DlliGO, LES DEUX CHOEURS.

PREMIER CHŒUR. Caj'ctan, Bércnger, Manfred. A travers les rues des villes le malheur s'en va suivi des gémissements. Il rôde furtivement autour des habitations des hommes. Aujourd'hui il frappe à cette porte, demain à celle-là; mais nul n'est épargné. Le doulou- ■eux et funeste messager viendra tôt ou lard se placer sur le seuil de chaque maison habitée par les vivants.

Bérenger,

Quand les feuilles tombent au déclin de l'année,

quand les vieillards épuisés descendent au tombeau, la

nature obéit tranquillement à ses antiques lois, à un

StC LA FIANCÉE

ordre éternel, et il n'y a rienlà qui épouvante l'homme. Mais, dans cette terrestre vie, apprenez aussi à connaître l'extraordinaire : le meurtre, de sa main puissante, brise aussi les liens les plus sacrés. Dans la barque du Styx, la mort entraîne aussi la jeunesse

florissante.

Cajetan.

Quand les nuages amoncelés obscurcissent le ciel, quand le tonnerre fait entendre ses sonores roulements, alors tous les cœurs se sentent au pouvoir terrible du destin. Mais le tonnerre peut aussi tomber d'un ciel sans nuages. Ainsi, dans les jours de joie, redoutez l'approche perfide du malheur. Que votre cœur ne soit point attaché aux biens qui ornent la vie passagère? Que celui qui possède apprenne à perdre ; que celui qui est heureux apprenne à souffrir.

ISABELLE. Que dois-je entendre? Que cache ce voile ? {Elle fait un pas vers le brancard, puis s'arrête tremblante et irrésolue. ) Je me sens entraînée ici par une affreuse impulsion, et retenue en même temps par la main froide et sinistre de la terreur. (A^e'a/r/x, qui » est placée entre elle et le brancard.) Laisse-moi. Quof qu'il en soit, je veux lever ce voile. {Elle lève le voile et découvre le cadavi^e de don Manuel. )0 puissances du ciel ! c'est mon fils ! ( Elle demeure immobile d'effroi. Béatrix jette un cri et tombe près du brancard.)

LE CHŒUR. Cajetan, Bérenger, Manfred. Malheureuse mère I c'est ton fils ! Tu as toi-même prononcé ces paroles lamentables. Elles ne sont pas sorties de mes lèvres.

ISABELLE, Mon fils ! mon Manuel ! 0 éternelle miséricorde ! est-ce ainsi que je dois te retrouver ! Fallait-il que lu donnasses ta vie pour arracher ta sœur des mains des brigands ? Où était ton frère ? Pourquoi son bras n'a-t-il pu te proléger? Oh ! maudite soit la main qui a fait cette blessure I Maudite soit celle qui a enfanté le meurtrier de mon fils ! maudite soil toute sa race 1

LE CHOEUR. Malheur ! malheur ! malheur ! malfteur !

ISABELLE. Est-ce ainsi que vous me tenez parole, puissances du ciel ? Est-ce là votre vérité ! Malheur à celui qui se fie à vous dans la droiture de son cœur ! Pourquoi mon espoir et pourquoi ma crainte, si telle devait être la dernière issue? Vous qui m'entourez ici avec effroi, et qui repaissez vos regards de ma douleur, apprenez à connaître les mensonges par lesquels les rêves et les devins nous abusent, et croyez encore à l'oracle des dieux. Lorsque cette fille était dans mon sein, son père rêva un jour qu'il voyait sortir de sa couche nuptiale deux lauriers qui entrelaçaient leurs épais rameaux. Entre les deux s'élevait un lis qui devint une flamme, qui dévora les branches éparses des lauriers, et qui, s'élançant avec fureur vers la voûte, embrasa et consuma en un instant dans un épouvantable incendie le palais tout entier. Effrayé de cette étonnante apparition, votre père consulta un devin, un noir magicien, qui lui répondit que si je mettais au monde une fille, elle donnerait la mort à mes deux fils et anéantirait ma race.

LE CHŒUR. Cajetan et Bohemund. Princesse, que distu ? Malheur ! malheur !

ISABELLE. Son père donna l'ordre de la mettre à mort; mais je l'ai soustraite à cet affreux arrêt. La pauvre malheureuse ! elle fut enlevée toute jeune au sein de sa mère, afin de ne pas faire périr ses frères dans un âge plus avancé. Maintenant son frère tombe par la main des brigands; ce n'est pas elle, innocente, qui l'a tué.

LE CHŒUR. Malheur ! malheur ! malheur ! malheur !

ISABELLE. La sentence d'un serviteur des idoles ne m'inspirait aucune confiance. Une espérance meilleure rafîermit mon âme. Une autre bouche, que je regardais comme véridique, m'annonça que ma fille réuni-

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rait par un ardent amour le cœur de mes fils. Ainsi les oracles se contredisent et amassent en môme temps la bénédiction et la malédiction sur la tète de ma fille. La malheureuse n'a pas mérité la malédiction, et le temps ne lui a pas été accordé pour accomplir la bénédiction. Les deux oracles ont menti. L'art des devins n'est qu'un vain néant. Ils se trompent ou nous trompent. On ne peut rien savoir de vrai sur l'avenir, ni par celui qui puise aux sources infernales, ni par celui qui puise à la source de la lumière.

PREMIER CHOEUR. Cajetau. Malheur ! malheur ! Que dis-tu ? Arrête, arrête. Retiens les paroles qui échappent à ta langue téméraire. Les oracles voient et atteignent la vérité ; l'événement montrera leur véracité.

ISABELLE. Je ne retiendrai pas mes paroles ; je parlerai hautement comme mon cœur me l'ordonne. Pourquoi visitons-nous les édifices religieux? Pourquoi élevons-nous nos mains pieuses vers le ciel ? 0 naïfs insensés, que gagnons-nous avec notre confiance? Il est aussi impossible d'atteindre les dieux, ces habitants des hautes régions, que de lancer une flèche dans la lune. L'avenir est fermé aux mortels, et nulle prière ne pénètre dans un ciel d'airain. Que l'oiseau vole à droite ou à gauche, que les étoiles soient dans telle ou telle situation, qu'importe? Il n'y a dans le livre de la nature aucun sens. L'interprétation des songes est un songe, et tous les signes sont trompeurs.

DEUXIÈME CHŒUR. Boliemund. Arrête, infortunée. Malheur! malheur! Les regards aveugles nient l'éclatante lumière du soleil. Les dieux existent. Reconnaisles, ils t'entourent et sont terribles.

TOUS LES CHEVALIERS. Lcs dicux cxistcnt. Reconnaisles, ils t'entourent et sont terribles.

BÉATRix. 0 ma mère, ma mère ! pourquoi ra'as-tu sauvée? pourquoi ne m'as-tu pas abandonnée à celte malédiction qui me poursuivait déjà avant que je fusse née 1 Oh ! faible prévoyance d'une mère ! Pourquoi le

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croyais-lu plus sage que ceux qui voient lout, qui connaissent l'enchaînement des temps présents et des tempb futurs, et voient les semences tardives germer dans l'avenir? Pour la ruine, pour la mienne, pour notre ruine h tous, tu as dérobé aux dieux de la mort la proie qu'ils réclament. Maintenant ils en prennent eux-mêmes une double, une triple. Je ne te remercie pas de ce triste bienfait ; tu m'as conservée pour la douleur et les larmes.

PREMIER CHŒUR. Cajetau, avec une vive émotion, regardant du côté de la porte. Rouvrez-vous, cruelles blessures, coulez, coulez et répandez de noirs ruisseaux de sang.

Bérenger.

J'entendsle bruit despieds d'airain, j'entends le sifflement des vipères de l'enferje reconnais le pas des Furies.

Cajetan.

Murailles, ébranlez-vous. Seuil de ce palais, engloulis-toi sous ses pas redoutables. Une noire vapeur monte, monte du fond de l'abime. La douce lumière du jour s'évanouit. Les dieux protecteurs de celte maison se retirent et cèdent la place aux déesses de la vengeance.

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