LES DEUX FRÈRES, LES DEUX CHŒURS, BÉATRIX
DEUXIÈME CHŒUR. Bohemund à don César. Tu ne nous crois pas... Crois-en donc tes yeux.
DON CÉSAR entre rapidement, et recule à l'aspect de son fi'ère.) Illusion de l'enfer ! Quoi ! dans ses bras? (// s'approche de don Manuel.) Vipère envenimée! c'est là ton amour? C'est ainsi que tu me trompes par ta fausse réconciliation? Ob! ma haine était la voix de Dieu. Descends aux enfers, cœur de serpent \ [Il le poignarde.)
DON MANUEL. Je suis mort ! — Béatrix!... mon frère ! {Il tombe et meurt. Béatrix tombe près de lui sans mouvement .)
PREMIER CH(EUR. Cajeton. Au meurtre ! au meurtre 1 Venez, prenez tous les armes. Que le sang soit vengé par le sang. (Tous tirent l'épée.)
DEUXIÈME CHŒUR. Bohemund. Félicitons-nous, la lutte est finie. Maintenant, Messine n'a plus qu'un maître.
PREMIER CHŒUR. Cajetan. Vengeance ! vengeance I Que le meurtrier tombe! qu'il tombe pour expier son meurtre !
DEUXIÈME CHŒUR. Bohcmund. Seigneur, ne crains rien; nous te restons fidèles.
DON CÉSAR. Retirez-vous. J'ai tué mon ennemi, celui qui trompait mon cœur confiant, qui de l'amitié fraternelle me faisait un piège. Celte action parait terrible et affreuse, cependant, c'est le juste ciel qui ajugé.
PREMIER CHŒUR. Cajetan. Malheur à toi, Messine l
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malheur! malheur! malheur! un horrible forfiiif, s'est accompli dans ton enceinte. Malheur aux mères et aux enfants, aux jeunes gens et aux vieillards ! Malheur à ceux qui ne sont pas encore nés!
DON cÉSAK. La phiinle vient trop tard. Apportez ici du secours. [Il montre Béutrix.) Rappelez-la à la vie; éioignoz-la promptement de ce lieu de mort et de terreur. Je ne puis rester plus longtemps, ma sœur enlevée demande mes soins... conduisez-la dans les bras de ma mère, et dites-lui que c'est son fils don César qui la lui envoie. (// sort. Béatrix évanouie est placée sur un brancard et emportée par les hommes du chœur. Le premier chœur reste auprès du corps de don Manuel. Les jeunes gens qui portaient les ornements nuptiaux se rangent aussi autour de lui.)
LE cïiœuR. Cajetan. Dites-moi, je ne puis comprendre et deviner comment tout cela est arrivé si promptement. Il y alongtemps que mon esprit voyait s'avancera grandspasI'efTrayante image de ce crime terrible et sanglant; cependant je me sens pénétré d'horreur quand je vois s'accomplir sous mes yeux ce que je n'avais encore fait qu'entrevoir dans mes pressentiments et mes craintes. Tout mon sang se glace dans mes veines devant cette épouvantable et décisive réalité.
UN HOMME DU ciiCEUR. Manfred. Laissez retentir la voix de la douleur. Noble jeune homme, te voilà étendu sans vie, enlevé à la fleur de l'âge, saisi par la nuit de la mort sur le seuil de la chambre nuptiale. Mais qu'un gémissement profond et sans fin éclate sur le corps de celui qui est maintenant muet.
UN SECOND. Cajetan. Nous venons, nous venons avec la pompe d'une fêle recevoir la fiancée. Les jeunes hommes apportent les riches vêtements, les présents de noces; la fête est préparée; les témoins sont là : mais l'époux n'entend plus rien; les chants de joie ne le réveilleront plus, carie sommeil des morts est profond.
TOUT LE CHŒUR. Il cst lourd et profond, le sommeil
des morts. La voix de la fiancée ne l'éveillera pas. Il n'entendra plus Le son joyeux du cor. Il gît sur la terre, roide et immobile.
TN TROISIÈME. Cojetan. Qu'est-ce que les espérances? Qu'est-ce que les projets formés par l'homme périssable?Aujourd'hui vousvousembrassiez comme frères, vous étiez unis de cœur et de bouche, et ce soleil qui maintenant s'abaisse éclairait votre union; et te voilà couché dans la poussière, privé de la vie par la main de ton frère, portant au cœur une affreuse blessure ! Qu'est-ce que les espérances? qu'est-ce que lesprojets fondés sur un sol trompeur par l'homme, ce fils de l'heure fugitive?
LE CHCEiR. Bérenger. Je veux le porter à ta mère. Quel malheureux fardeau ! Abattons avec la hache meurtrière des branches de cyprès pour en faire un brancard. Jamais il ne produira rien de vivant, l'arbre qui a porté les fruits de la mort ; jamais il ne grandira heureusement, jamais il ne prêtera son ombre au voyageur. Ce qui a été nourri par le sol de la mort doit être maudit et dévoué au service de la mort.
LE PREMIER. Cajfitan. Malheur au meurtrier! malheur à celui qui a obéi à une fureur insensée ! Le sang coule, coule et descend dans la terre. Là bas, dans une profondeur sans clarté, sans chant et sans voix, sont les filles de Thémis, qui n'oublient pas, qui jugent avec justice. Elles recueillent ce sang dans leurs vases noirs, et l'agitent et y mêlent la terrible vengeance.
LE SECOND. Bérenger. Sur cette terre éclairée par le soleil, les traces du crime s'effacent facilement, comme un léger mouvement s'efface sur le visage; mais rien ne se perd, rien ne s'évanouit de ce que les heures au cours mystérieux emportent dans leur sein obscur et fécond. Le temps est un sol productif, la nature est un grand corps vivant, et tout est fruit, tout est semence.
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LE TROISIÈME. Cojetan. Malheur, malheur au meurtrier! Malheur à celui qui a semé la semence i ê '^ort ! Autre est l'aspect du crime avant qu'il soit commis, autre quand il est accompli. Dans l'émotion de la vengeance, il t'apparaît animé et hardi; mais, quand il est accompli, il t'apparaît comme un pâle fantôme. Les terribles furies elles-mêmes agitaient contre Oreste leurs vipères infernales, et poussaient le fils à tuer sa mère. Elles savaient habilement tromper son cœur par les apparences sacrées de la justice. Mais dès qu'il a frappé le sein qui l'a porté avec amour, qui l'a nourri, voyez comme elles se retournent cruellement contre lui; et il reconnaît les vierges redoutables qui s'emparent du meurtrier, qui désormais ne le quitteront plus. Elles le livrent aux morsures éternelles de leurs serpents, elles le chassent sans repos de rivage on rivage, jusque dans le sanctuaire de Delphes. {Le chœur se retire, emportant le corps de don Manuel sur un brancard.)
Une salle soutenue par des colonnes. Il est nuit; la scène est éclat rée d'en haut par une grande lampe.
DONA ISABELLE et DIEGO entrent.
ISABELLE. N'a-t-on aucune rouAclIe de mes fils? At-on trouvé quelques traces de ma fille?
DIEGO. Non, princesse; mais vous pouvez tout espérer du zèle et du soin de vos fils.
ISABELLE. Ah ! Diego, que mon cœur est inquiet ! Il dépendait de moi de prévenir ce malheur !
DIEGO. N'enfoncez pas dans votre cœur l'aiguillon du remords. Quelle précaution avez-vous négligé de prendre?
ISABELLE. Si je l'avais plus tôt tirée de sa retraite, comme la voix puissante de mon cœur me le disait!
DIEGO. La prudence vous le défendait. Vous avez
agi sagement ; mais la suite est w.Ue les mains de Dieu.
JSABELLE. Hélas ! nullc joie n'est sans mélange. Sans ce malheur, ma félicité serait complète.
DIEGO. Cette filicité n'est pas détruite, elle n'est que retardée. Jouissez maintenant de l'union de vos fils.
ISABELLE. Je les ai vus se presser sur le sein l'un de l'autre, doux spectacle que je n'avais pas encore contemplé.
DIEGO. Et ce n'était pas une simple apparence. Cela venait du cœur, car leur franchise abhorre la contrainte du mensonge.
ISABELLE. Je vois aussî qu'ils sont capables d'éprouver un tendre sentiment, un doux penchant. Je découvre avec bonheur qu'ils honorent ce qu'ils aiment. Ils veulent renoncer à leur liberté sans frein; leur jeunesse ardente et impétueuse ne se soustrait pas au joug de la loi, et leur passion môme est honnête. Je puis t'avouer maintenant, Diego, que je voyais avec angoisse et terreur le moment où leurs sentiments prenaient ainsi l'essor. L'amour se tourne aisément en fureur dans des natures emportées. Si une étincelle funeste de jalousie venait h tomber dans ces âmes enflammées encore d'une vieille haine... Cette pensée me fait trembler. Leurs penchants, qui n'ont jamais été les mêmes, pouvaient se rencontrer malheureusement ici pour la première fois. Grâces au ciel ! ce nuage qui m'est apparu sombre et menaçant, un ange l'a éloigné de moi, et mon cœur respire maintenant en liberté.
DIEGO. Oui, réjouis-toi de ton œuvre ; par un tendre sentiment, par une douce habileté, tu as fait ce que leur père n'avait pu faire avec toute la force de son autorité. C'est là ta gloire ; cependant il faut en tenir compte aussi à ton heureuse destinée.
ISABELLE. J'y ai eu une grande part, le destin en a eu une grande aussi. Ce n'était pas une petite chose que de cacher un tel secret durant tant d'années, de
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tromper l'homme le plus clairvoyant, de contenir en mon cœur la force du sang qui, comme la flamme comprimée, s'efforçait d'échapper à cette contrainte.
DIEGO. Celle longue faveur du sort est pour moi k gage d'un dénoûment heureux.
ISABELLE. Je ne hénirai pas mon étoile avant d'avoir vu la fin de tout ceci. La disparition de ma fille m'averiit que mon mauvais génie ne dort pas encore. Tu peux me blâmer, Diego, ou m'applaudir ; mais je ne veux rien cacher à ta fidélité. Je ne pouvais me résigner à rester ici dans un oisif repos pendant que mes fils sont occupés à chercher les traces de leur sœur. J'ai agi aussi. Où l'art de l'homme est insuffisant, souvent le ciel se manifeste.
DIEGO. Apprends moi ce que je dois savoir.
ISABELLE. Dans un ermitage construit sur les hauteurs de l'Etna, habite un pieux solitaire nommé par les anciens de la contrée le Vieux de la montagne, .\insi placé plus près du ciel que la race errante des hommes, il a épuré ses pensées terrestres dans une atmosphère transparente, et du haut de la montagne, après ses années de retraite, il observe les jeux capricieux, les routes tortueuses et incompréhensibles de la vie. Le destin de ma maison ne lui est pas étranger ; souvent le saint homme a pour nous interrogé le ciel et détourné par ses prières plus d'une malédiction. J'ai envoyé aussitôt vers lui un jeune et rapide messager pour qu'il me donne des nouvelles de ma fille, et à chaque instant j'attends le retour de ce messager.
DIEGO. Si mes yeux ne me trompent, princesse, le voilà qui arrive à la hâte. Sa célérité mérite des éloges.
Les Précédents ; LE MESSAGER.
ISABELLE. Parle ; ne me cache ni le bien ni le mai ; dis-moi nettement la vérité. Quelle réponse as-t - rbqw du Vieux de la montagne ?
DE MKSSl.NE. 321
LE MESSAGER. 11 m'a dit de m'en retourner promptement, car celle qui était perdue est retrouvée
ISABELLE. Heureuse voix ! parole du ciel ! tu avais toujours annoncé ce que je souhaitais. Et auquel de mes fils a-t-il été accordé de retrouver les traces de celle qui était perdue?
LE MESSAGER, Tou fils aîné a découvert sa profonde retraite.
ISABELLE. C'est à don Manuel que je h dois. Ah ! il a toujours été pour moi un enfant de bénédiction. As-tu porté au religieux le cierge bénit que je lui envoyais en présent pour brûler devant ses saints ? Le pieux serviteur de Dieu dédaigne les dons qui réjouiraient les autres hommes.
LE MESSAGER. Il a pris en silence le cierge de mes mains ; puis, s'avançant près de l'autel, il l'a allumé à la lampe qui brûle devant le saint patron, et tout à coup il a mis le feu à la cabane où il adore Dieu depuis quatre-vingt-dix ans.
ISABELLE. Que dis-lu ? Quelle frayeur tu éveilles en moi !
LE MESSAGER. Et Criant par trois fois : Malheur ! malheur ! malheur ! il est descendu en silence de la montagne, me faisant signe de ne pas le suivre, de ne pas regarder en arrière ; et, chassé par l'elTroi, je suis accouru ici.
ISABELLE. Ces parolcs me rejettent dans le doute et dansles angoisses de l'incertitude. Que ma fille ail été retrouvée par mon fils aîné don Manuel, cette bonne nouvelle ne peut me réjouir, accompagnés de signes funestes.
LE MESSAGER. Regarde derrière toi, princesse, lu vois devant tes yeux la parole du solitaire s'accomplir; car tout me trompe, ou c"est ta fille que lu avais perdue, que tu cherchais, et qui est ramenée parles chcvaiicrs "compagnons de tes fils. {Béatrix est apportée pu- le se-
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cond chœur sur un brancard. File est encore sans conna'Sàonce et sans mouvement.)