‹ ThéâtreChapitre 220 sur 286 · BÉATRIX, DON CÉSAR, LE CHŒUR · texte numérisé non relu

BÉATRIX, DON CÉSAR, LE CHŒUR

DON CÉSAR, retenant Béatrix. Reste, ma sœur ; ne me quitte pas ainsi. Que ma mère me maudisse, que ce sang crie vengeance contre moi, que tout le monde me condamne, mais toi ne me maudis pas. De toi je ne puis les supporter. [Béatrix jette un regard sur le corps de don Manuel.) Ce n'est pas ton amant que j'ai tué, c'est ton frère et le mien. Celui qui est mort ne t'appartient pas de plus près que celui qui est vivant, et moi je mérite plus de pitié, car il est mort innocent, et je suis crmiinel. {Béati^ix fond en larmes.) Pleure ton frère, je pleurerai avec loi, et, de plus, je te vengerai. Mais ne pleure pas ton amant. Je ne puis supporter que tu accordes au mort celte préférence. Laisse-moi puiser dans l'abîme sans fond de nos douleurs une seule, une dernière consolation. Laisse-moi croire qu'il ne t'appartient pas plus que moi. La révélation de notre destinée terrible rend nos droits égaux comme nos malheurs. Enveloppés dans le même piège, tous trois enfants d'une même mère, nous succombons de même, et nous a\ons le même droit à des larmes amères. iSIais si je pensais que la douleur s'adressât à l'amant plus qu'au frère, la rage et l'envie se mêleraient à mes regrets, et la dernière consolation de ma douleur m'abandonnerait; je n'offrirais pas avec joie la dernière victime à ses mânes; mais mon âme ira la rejoindre doucement, si je sais que tu réuniras ma cendre à la sienne dans une môme urne. {Il l'enlace dans ses brai avec une vive tendresse.) Je t'aimais com.me je n'avais jamais aimé, quand tu n'étais encore pour moi qu'une étrangère. Et parce que je t'aimais au delà de toute expression, je porte la malédiction du meurtre d'un frère. Mon amour pour toi fut tout mon crime. Main-

tenant tu es ma sœur, et je réclame ta compassion comme un pieux tribut. (// l'interroge des yeux avec anxiété^ puis se détourne vivement d'elle.) Non, non, je ne puis voir ces larmes. En présence de ce mort, le courage m'abandonne, et le doute me déchire le sein. Laisse-moi mon erreur. Pleure en secret; ne me revois jamais, plus jamais. Je ne veux revoir ni toi ni ta mère. Elle ne m'a jamais aimé ; son cœur s'est trahi; la douleur l'a dévoilé. Elle l'a appelé son excellent fil*. Toute sa vie, elle a pratiqué ainsi la dissimulation. Et tu es fausse comme elle. Ne te contrains pas; montremoi ton aversion. Tu ne reverras plus mon visage abhorré. Adieu à jamais. {Il s'éloigne. Elle reste indécise, en oroie à une lutte intérieure, puis elle se décide et sort.)

LE ciiCEUR. Cojetan. Il doit être cité comme un homme heureux jCelui qui, dans le calme des champs, loin des embarras confus de la vie^. repose avec un amour d'enfant au sein de la nature. Mon cœur se sent oppressé dans le palais des grands, quand je vois en un instant rapide les plus grands, les meilleurs précipités du faîte de la prospérité.

Heureux aussi celui qui a suivi une pieuse vocation, qui se retire à temps des vagues orageuses de la vie et se réfugie dans la paisible cellule d'un cloître. Il rejette loin la dangereuse ambition des honneurs et le goût des vains plaisirs, et les désirs insatiables sont assoupis dans son âme tranquille. Le pouvoir impétueux des passions ne le saisit plus dans le tourbillon de la vie. Jamais, dans sa retraite sans orages, il ne voit la triste image de l'humanité. Le crime et l'adversité ne s'élèvent qu'à une certaine hauteur. De même que la peste fuit les lieux élevés et se répand dans l'infection des villes, de même la liberté habite sur les montagnes. Les exhalaisons de la tombe ne s'élèvent pas dans un air pur. Le monde est parfait partout où l'homme ne porte pas ses misères.

■«34 LA FIANCËE

Page 1