DON CÉSAR, LE CHŒUR
DON CÉSAR, avec une contenance plus ferme. Je viens user pour la dernière fois de mon autorité de souverain. Ce corps précieux sera déposé dans le tombeau ; c'est là le dernier domaine des morts. Écoutez ensuite mes graves résolutions, et agissez ponctuellement comme je vous l'aurai ordonné. Vous vous rappelez encore le triste devoir que vous avez rempli, car il n'y a pas longtemps que vous avez porté au tombeau le corps de voire prince. Les chants de mort ont à peine cessé de se faire entendre dans ces murs, et un cadavre suit de près un autre cadavre; un flambeau funéraire s'allume aux autres flambeaux, et les deux cortèges lugubres peuvent se rencontrer sur les marches souterraines. Ordonnez donc une funèbre solennité dans l'église du château, qui renferme les restes de mon père; que les portes soient fermées, et que tout se fasse comme cela a déjà été fait.
LE CHŒUR. Bohemund. Ces préparatifs seront promptement terminés, seigneur, car le catafalque, monument de celle grave cérémonie, est encore debout; nulle main n'a touché à l'édifice de la mort.
DON CÉSAR. Si l'entrée du tombeau est restée ouverte dans la demeure des vivants, ce n'était pas un heureux signe. Et d'oij vient que le triste appareil n'a pas été démoli après la cérémonie?
LE CHŒUR. Bohemund. Le malheur du temps, la déplorable discorde qui éclata peu après et divisa Messine, détourna notre atleniion du mort, et le sanctuaire demeura clos et abandonné.
DON CÉSAR. Allez donc à la hâte faire votre tâche. Oue cette nuit même l'œuvre lugubre soit achevée ! Que le soleil de demain trouve la maison purgée de crimes et éclaire une race plus heureuse ! (Le second chœur s'éloigne en emportant le corps de don Manuel.)
LE PREMIER ciiŒLR. Cajetan. Dûis-je appeler ici la
DE MESSMVE. 33!^
pieuse confrérie des moines des environs pour qu'elle célèbre, selon l'anlique usage de l'Église, l'office des âmes, et accompagne avec ses chants le défunt au repos éternel ?
DON CÉSAR. Ces chants religieux pourront éternellement retentir sur notre tombeau à la lueur des cierges ; aujourd'hui il n'est pas besoin de leur saint ministère. Le meurtre sanglant repousse les choses saintes.
LE CHŒUR. Cajeian. Ne prends, seigneur, aucune résolution violente. N'agis pas contre loi-même avec la rage du désespoir. Personne au monde n'a le droit de te punir, et une pieuse expiation apaise la colère du ciel.
DON CÉSAR. S'il n'y a personne au monde qui ait le droit de me juger et de me punir, c'est à moi à remplir ce devoir envers moi-même. Le ciel, je le sais, accepte la pénitence du péché, mais le sang ne peut être expié que par le sang.
LE CHOEUR. Cajetan. Tu devrais résister aux catastrophes qui pèsent sur cette maison, et non pas entasser malheur sur malheur.
DON CÉSAR. Je mets en mourant une fin à l'ancienne malédiclion de cette maison. La mort volontaire peut seule briser la chaîne du destin.
LE CHGELR. Cajetan. Tu dois un souverain à cette terre orpheline, puisque tu nous as enlevé l'autre.
DON CÉSAR. Il faut d'abord que j'acquitte ma dette envers les dieux de la mort. Un autre dieu prendra soin des vivants...
LE CHOEUR. Cajetan. Tant que la lumière du soleil brille à nos yeux, il y a de l'espoir. La mort seule ne nous en laisse point. Songes-y bien.
DON CÉSAR. Et toi, songe à remplir en silence tes devoirs de serviteur. Laisse-moi obéir à l'esprit terrible qui me fait agir. Nulle créature heureuse ne peut voir le fond de mon âme. Si tu n'honores pas et ne crains pas en moi le souverain, crains le criminel sur lequel
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pèse la plus lourde malédiction. Honore le malheureux, dont la tête est sacrée même pour les dieux. Celui qui a éprouvé ce que je souffre n'a plus aucun compte à rendre aux êtres terrestres.
ISABELLE, DON CÉSAR, LE CHOEUR- ISABELLE entre d'un pas tremblant et jette sur don César un regard incertain; puis elle s'approche de lui et lui parle avec assurance. Mes yeux ne devaient plus te voir. C'est là ce que je m'étais promis dans ma douleur. Mais le vent emporte les résolutions qu'une mère égarée par la fureur peut prendre contre la voix de la nature. Mon fils, une nouvelle sinistre m'a tirée de ma solitude déserte et de ma douleur. Dois-je y croire? Est-il vrai qu'un même jour doive me ravir mes deux fils?
LE CHCEUR. Cajetan. Tu le vois fermement résolu à franchir d'un pas assuré les portes de la mort. Éprouve maintenant la force du sang, le pouvoir des prières d'une mère. J'ai vainement employé mes paroles.
ISABELLE. Je révoque les imprécations que dans la folie démon désespoir j'ai fait tomber sur ta tête chérie. Une mère ne peut maudire le fils qu'elle a porté dans son sein et enfanté avec douleur. Le ciel n'écoute pas ces vœux impies; du haut des voûtes brillantes, ils retombent chargés de larmes. Vis, mon fils ; j'aime mieux voir le meurtrier de mon enfant que de les pleurer tous deux.
DON CÉSAR. Tu ne réfléchis pas, ma mère, à ce que tu désires pour toi et pour moi. Ma place ne peut plus être parmi les vivants. Quand tu pourrais, toi, mère, supporter l'aspect d'un fils abhorré des dieux, moi je ne supporterais pas les muets reproches de ton éternelle douleur.
ISABELLE. Nul rcprochc ne te blessera. Nulle plainte ouverte ou silencieuse ne percera ton cœur. Ma déso-
lation se changera en une paisible tristesse. Nous déplorerons ensemble notre malheur, et nous voilerons le crime.
DON CÉSAR lui prend la main, et dit d'une voix adoucie. Tu seras telle que tu le dis, ma mère ; ta désolation se changera en une paisible tristesse. Mais quand un même convoi réunira la victime et le meurtrier, quand une même tombe renfermera leur poussière, la malédiction sera désarmée, alors tu ne sépareras plus tes deux lils. Les larmes versées par tes beaux yeux couleront pour l'un comme pour l'autre. La mort est un puissant intercesseur. Alors les feux de la colère s'éteignent, la haine s'apaise, la douce pitié, sous l'image d'une sœur, pleure en serrant dans ses bras l'urne funèbre. Ne m'arrête donc pas, ma mère, laisse-moi descendre dans la tombe et apaiser le sort.
ISABELLE. La religion chrétienne possède un grand nombre d'images miséricordieuses auxpiedsdesquelles un cœur agité peut trouver le repos. Dans la maison de Lorette, plus d'un coupable a été délivré de son lourd fardeau. Un pouvoir céleste et plein de bénédictions réside auprès du saint tombeau qui a délivré le monde du péché. La prière des fidèles a aussi un grand pouvoir; elle a un grand mérite aux yeux de Dieu; et, à l'endroit où le meurtre a été commis, un temple expiatoire peut s'élever.
DON CÉSAR. On retire bien la flèche du cœur, mais la
blessure ne peut être guérie. Se soumette qui voudra à
une vie de pénitence, à l'anéantissement graduel pro»
duit par la rigoureuse expiation d'une faute éternelle !
pour moi, ma mère, je ne puis vivre avec le cœur biisé.
Il faut que je regarde d'un œil joyeux ceux qui sont
joyeux, que je m'élance avec un esprit libre vers le
i cieléthéré. L'envie empoisonnait mon existence quand
' nous partagions également ton amour. Crois-tu^ que je
supporterais l'avantage que ta douleur lui donnerait
sur moi ? La mort a un pouvoir qui purifie ; dans ses