‹ ThéâtreChapitre 230 sur 286 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

Une place publique d'AUdorf. Sur une hauteur, dans le fond, en voit s'élever une forteresse qui est déjà assez avancée pour qu'on distingue la forme de l'édiûce. La partie la plus reculée est finie ; on travaille sur le devant; les échafaudages sont dressés, les ouvriers montent et descendent, un couvreur est sur le toit. Tout est en mouvement.

LE PIQUEUR DE CORVl^E, LE MAITRE T.ULLEUR DE PIERRE, DES COMPAGNONS et DES MANŒUVRES.

LE PIQUEUR, avec son bâion, excite les ouvriers. Allons I pas tant de repos ! Apportez les pierres, la chaux, le mortier. Quand monseigneur le gouverneur viendra, il faut qu'il trouve l'ouvrage avancé. Vous allez comme des limaçons. {A deux manœuvres.) Cela s'appelle-t-il une charge? Prenez-en le double à l'instant ; comme ces paresseux manquent à leur tâche I

LE PREMIER COMPAGNON. Il est pourtant bien dur d'avoir à porter nous-mOmes les pierres de notre cachot.

LE piQUEUR.Que murmurez-vous? Mauvais peuplequi n'est bon qu'à traire les vaches et à rôder, dans sa paresse, sur les montagnes!

UN VIEILLARD, s'asseynnt. Je n'en puis plus.

LE piQUEUR le secoue. Allons, vieux, à l'œuvre!

LE PREMiEa COMPAGNON. Yous u'avcz douc pas d'entrailles, de forcer ainsi à une rude corvée un vieillard qui peut à peine se traîner?

LE MAITRE TAILLEUR DE PIERRE ^^LES COMPAGNONS. Gela

crie vengeance!

LE piQUEUR. Pensez à ce qui vous regarde; je fais mon devoir.

LE SECOND COMPAGNON. Piqueur, commentsc nommera le fort que nous hâlissons?

LE PIQUEUR. 11 s'appellera la servitude d'Uri ; c'est ce joug qui vous fera courber la tôle.

LES COMPAGNONS. La scrviludc d'Uri ?

LE piQUEUi\. Eh bien ! qu'avez-vous à rire?

LE SECOND COMPAGNON. Avcc cc petit édificc VOUS voulez asservir Uri?

LE PREMIER COMPAGNON. Voycz Combien de pareilles taupinières il vous faudrait élever l'une sur l'autre pour égaler seulement la plus petite des montagnes d'Uri. {Le piqueur se retùe vers le fond du théâtre.)

LE MAITRE TAILLEUR DE PIERRE. Je jetterai daus le fond du lac le marteau qui m'a servi à construire cet édifice. (Tell et Stauffac/ier arrivent.)

STAUFFACiiER. Oh ! n'al-jc donc vécu que pourvoir de telles choses!

TELL. Il ne fait pas bon ici ; allons plus loin.

STAUFFACHER. Suis-jc daos Uri, sur la terre de la liberté ?

LE MAITRE TAILLEUR DE PIERRE. Ah ! si VOUS avicz VU le

cachot qui est sous la tour! Celui qui y sera enfermé n'entendra plus le cri du coq.

ACTR I, SCÈNE III. 357

STAUFFACiii-.R. 0 Bieu !

LE TAiLLEiR DE PIERRE. Voyez ces bastîons, ces con- (le-foits qui semblent bâlis pour l'élernité.

TELL. Ce que les mains ont élevé, les mains peuvent le renverser. (// montre la montagne.) Dieu nous a donné la forteresse de la liberté. (On entend un tambour ; des hommes arrivent portant un chapeau sur une perche. Un crieur les suit. Des femmes et des enfants arrivent en tumulte.)

LE PREMIER COMPAGNON. Que signifie ce tambour ? Attention !

LE TAILLEUR DE PIERRE. Pourquoi celte procession de carnaval ? Et que veut-on faire de ce chapeau?

LE CRIEUR. Au nom de l'empereur, écoutez I

LES coMPAG^■o^■s. Silence, écoutez !

LE CRiEiR. Vous vojez, hommes d'Uri, vous voyez ce chapeau; on va le placer au haut d'un mât, au milieu d'Altdorf, sur le point le plus élevé. L'intention et la volonté du gouverneur est que ce chapeau soit honoré comme lui-même; on doit, quand on passera devant ce chapeau, fléchir le genou et se découvrir la tôle. Le roi reconnaîtra par là ceux qui lui sont soumis. Quiconque méprisera cet ordre sera puni dans sa personne, ses biens seront confisqués. [Le peuple éclate de rire, le tambour bat, la troupe passe.)

LE PREMIER COMPAGNON. QuclIe nouvelle extravagance le gouverneur s'est-il donc mise en tête? Nous i honorer un chapeau 1 Dites, a-t-on jamais rien vu depareil ?

LE TAILLEUR DE PIERRE. Quc nous fléchissions le genou devant un chapeau ! se joue-t-il d'un peuple sérieux et respectable ?

LE PREMIER COMPAGNON. Encorc si c'était la couronne impériale 1 mais c'est le chapeau autrichien, tel que je l'ai vu auprès du trône où nous allons prêter hom- • mage.

LE TAILLEUR Di; PIERRE. Le chapcau aut/ichien ! Prenez

.TiS GUILLAUME TELL

garde ! c'est un piège pour nous livrer à l'Autriche.

LES COMPAGNONS. Aucun hommc d'honneur ne se soumcllra à cette honte.

LE TAILLEUR DE PIERRE. Venez ; allons nous concerter avec les autres. (// se retire au fond du théâtre.)

TELL, à Stauffacher. Vous voyez ce qui se passe. Aiiieu, maître Werner.

STAUFFACHER. OÙ voulcz-vous aller? Oh ! ne vous hâl( 7. pas tant.

TELL. Mes enfants ont besoin de leur père ; adieu.

STAUFFACHER. Mou cosur cst plein ; je voudrais vous parler.

TELL. Les paroles ne soulagent pas un cœur oppressé.

STAUFFACHER. Mais Ics parolcs pourraient nous conduire aux actions.

TELL. Ce qu'il faut à présent, c'est le silence et la résignation.

STAUFFACHER. Doit-on souffrir ce qui est insupportable?

TELL. Les tyrans violents sont ceux dont le règne dure le moins. Quand la tempête s'élève, on éteint les feux, les barques rentrent à la hâte dans le port, et l'ouragan terrible p-xsse sur la terre sans causer de dommage et sans laisser de trace. Que chacun vive tranquille dans sa demeure ; on aç vde volontiers la paix à ceux qui sont paisibles.

STAUFFACHER. Croycz-vous?

TELL. Le serpent ne pique pas sans être excité. S'ils Tcient le pays rester paisible, ils se lasseront euxmêmes.

STAUFFACHER. Nous pourrions beaucoup, si nous restions unis.

TELL. Celui qui est seul dans un naufrage se sauve plus facilement,

STAUFFACHER. Abandonncz-vous si froidement la cau.«3 commune ?

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