ACTE V, SCÈNE I
le tluc Jean de Souabe, qui a commis ce meurtre.
MELCHTUAL. Quolie raison a pu le porter à ce parricide?
STAUFFACHER. L'empcreuT gardait son héritage pater- . terne! et le i-efusait à ses impatientes réclamations. On dit même qu'il avait le projet d'en finir en donnant à son neveu la mitre épiscopale. Quoi qu'il en soit, le jeune prince a écouté les méchants conseils de quelques-uns de ses compagnons d'armes, et avec les seigneurs d'Eschenbach, de Tegerfeld,de Wart et de Palm, il a résolu, puisqu'on lui refusait justice, de se venger de sa propre main.
W.VLTHER FLRST. Dites-nous comment cet événement affreux s'est passé.
STAUFFACHER. L'cmpcreur s'en allait de Stein à Bade pour rentrer à Rheinfeld, où est la cour. Il y avait avec lui les princes Jean et Léopold et une suite nombreuse de grands seigneurs. Quand il fut arrivé près de la Reuss, à i'endroit où on la traverse en bateau, les meutriers se hâtèrent d'entrer dans la barque, de manière à séparer l'empereur de sa suite. De l'autre côté de la rivière, lorsque l'empereur passait dans un champ labouré, près des ruines d'une ancienne cité construite par les païens, en face de l'antique forteresse de Habsbourg, d'où est sortie sa race illustre, le duc Jean lui a donné un coup de poignard dans la gorge. Rodolphe de Palm l'a percé de sa lance, et Eschenbach lui a fendu la tête. L'empereur est tombé baigné dans son sang au milieu des siens, égorgé par les siens. Ses^ compagnons voyaient ce fait de l'autre côté du rivage; mais, séparés de lui par la rivière, ils ne pouvaient que pousser des cris de douleur impuissants. Une pauvre femme était assise au bord de la route. L'empereur a expiré sur son sein.
MELCUTHAL. Ainsi celui dont l'avidité était insatiable n'a fait que descendre avant le temps au tombeau.
STAUFFACHER. Uue frayeur terrible règne dans la
contrée. Tous les passages des montagnes sont fermés, chaque canton garde ses frontières. La vieille ville de Zurich même a fermé ses portes pour la première fois depuis Irente ans, tant on craint les meurtriers, et plus encore ceux qui voudraient venger ce meurtre; car la reine de Hongrie, la sévère Anne, étrangère à la douceur de son sexe, s'approche armée de la proscription, pour venger le sang royal de son père sur toute la race 1 des meurtriers, sur leurs serviteurs, leurs enfants et leurs petits-enfants, et sur les pierres mêmes de leurs châteaux. Elle a juré d'immoler sur le tombeau de son père des générations entières et de se baigner dans le sang comme dans une fraîche rosée.
MELCHTHAL. Sait-on où les assassins ont fui?
STAUFFACHER. Aussitôt après avoir commis leur crime, ils ont pris des chemins différents et se sont séparés pour ne plus se revoir. Le duc Jean doit errer dans les montagnes.
WALTHER FURST. Leur Crime ne leur sera d'aucune utilité. La vengeance ne porte point de fruits. Elle s'alimente d'elle-même; sa jouissance est le meurtre, et c'est par la cruauté qu'elle s'assouvit.
STAUFFACHER. Le Crime ne sera d'aucune utilité pour les assassins; mais nous, nous recueillerons d'une main pure la riche moisson de ce sanglant attentat, car nous sommes maintenant délivrés d'une grande crainte; le plus puissant ennemi de notre liberté est tombé, et l'on croit que le sceptre passera de la maison de Habsbourg à une autre race. L'empire veut maintenir la liberté de son élection.
WALTEER FURST et plusieurs autres. En avez-vous appris quelque chose?
STAUFFACHER. Le comlc de Luxembourg est désigné par le plus grand nombre de suffrages.
WALTHER FURST. Nous avons bien fait de rester fidèles à l'empire. A présent, nous pouvons en espérer justice.