‹ ThéâtreChapitre 33 sur 286 · ACTE I, SCÈNE II. 4t · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II. 4t

mière fois, monsieur le ministre, que vous honorez le

camp (le votre visite.

QUESTENBERG. Je me suis déjà trouvé une fois devant , ces drapeaux.

iLLO. Et vous rappelez-vous en quel lieu? C'était à Snoym, en Moravie, où vous étiez envoyé par l'empereur pour supplier le duc de reprendre le commandement de l'armée.

QUESTENBERG. SuppHer, monsieur le général? Ma mission, autant que je sache, ni mon zèle n'allaient pas si loin.

ILLO. Eh hien ! pour le contraindre, si vous le voulez. Je m'en souviens fort bien. Le comte Tilly venait d'être hattu sur le Lech; la Bavière était ouverte à l'ennemi ; rien ne pouvait l'empêcher de pénétrer jusqu'au cœur de l'Autriche. Alors vous apparûtes, vous et Werdenberg, devant notre général, pour le conjurer, par vos prières et parles menaces, delà disgrâce de l'empereur, s'il n'avait pas pitié de ce triste état de chose.

isoLANi s'avance. Oui, oui, seigneur ministre, on conçoit comment, avec votre mission actuelle, vous n'aimiez pas à vous souvenir de la première.

QUESTENBERG. Pourquoi pas ? Il n'y a point entre elles de contradiction. Il s'agissait alors d'arracher la Bohême des mains de l'ennemi; aujourd'hui, je dois la délivrer de ses amis et de ses protecteurs.

ILLO. Jolie commission ! Après que nous avons, au prix de notre sang, chassé les Saxons de cette Bohême, on veut, par reconnaissance, nous jeter hors du pays !

QUESTENB^iRG. A moius quc ce malheureux pays en soit condamné à échanger une calamité contre une autre, il faut qu'il soit également affranchi du joug de ses amis et de ses ennemis.

. iLLO. Uuoi ! l'année a été bonne; le paysan peut bien payer son tribut.

QUESTENBERG. Oui, monsieur le feld-maréchal, si vous parlez des troupeaux et des pâturages...

isoLANi. La guerre entretient la guerre. Si l'empereur y perd des paysans, il y gagne des soldats.

QUESTENBERG. Et Ic nombre de ses sujets diminue d'autant.

ISOLANT. Bah! nous sommes tous ses sujets.

QUESTENBERG. Avec Cette différence , monsieur le comte, que les uns, par leur utile labeur, remplissent les coffres, et que les autres s'entendent bravement à les vider. L'épée a appauvri l'empereur; c'est la charrue qui lui rendra sa force.

BUTTLER. L'empereur ne serait pas si pauvre s'il n'y avait pas tant de sangsues pour sucer la substance du pays....

isOLANi. La situation n'est pas encore si mauvaise. {Il s'avance et montre l'habit de Qucsfenberg.) Je vois que tout l'or n'est pas encore monnayé.

QUESTENBERG. Grâce à Dieu, il en est encore échappé quelque peu aux doigts des Croates.

ILLO. Eh bien ! qu'un Slawala, qu'un Martinitz, sur lesquels l'empereur, au grand chagrin de la Bohême, accumule ses bienfaits, — qui s'enrichissent de la dépouille des citoyens exilés, — grandissent au milieu d'un désastre général, — moissonnent dans le désordre public, qui, — avec leur luxe royal, se moquent 4e la misère du pays, — que ceux-là et leurs pareils jjayent la guerre ruineuse qu'ils ont seuls allumée.

BUTTLER. Joignez-y ces écornifleurs de province qui »/nt toujours les pieds sous la table de l'empereur, qui courent afTamés après les bénéfices, et qui veulent régler la dépense et rogner le pain du soldat qui est eu face de l'ennemi.

isoLANi. Jamais de ma vie je n'oublierai ce qui m'arriva à Vienne, lorsque j'y allai pour les remontes de notre régiment. Comme ils me promenèrent d'antichauil)re en antichambre, me laissant, pendant des

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heures entières, au milieu de la valetaille, comme si j'étais venu pour mendier un morceau de pain ! Enfin, ils m'envoyèrent un capucin ; je crus qu'il venait me parler de mes péchés ; mais non, c'était l'homme avec qui je devais traiter de l'achat des chevaux. Je m'en allai sans avoir pu rien terminer, et en trois jours le prince m'arrangea ce que je n'avais pu obtenir en un mois à Vienne.

QUESTENBLRG. Oui, oui, cct article s'est retrouvé dans les comptes, et je sais qu'il nous reste encore à payer.

ILLO. La guerre est un rude et violent métier ; on ne peut la faire par les moyens de douceur, et il est impossible de tout épargner. S'il fallait attendre que, sur vingt-quatre malheurs, on eût choisi h Vienne le plus petit, on attendrait longtemps. — Traverser bravement les difficultés, voilà le meilleur parti, et sauve qui peut. — Les hommes, en général, s'entendent à rajuster, à rapiéceter, et se trouvent mieux d'une nécessité pénible que d'un choix amer.

QUESTENBERG. Oui, Cela cst Vrai, et le prince nous épargne le choix.

ILLO. Le prince prend un soin paternel des troupes, et nous voyons quels sentiments l'empereur a pour nous.

QUESTENBERG. L'empcrcur n'a qu'un même cœur pour chaque classe de ses sujets, et ne peut sacrifier l'une à l'autre.

isoLANi. C'est pourquoi il nous chasse vers les bêles féroces du désert, afin de mieux conserver ses chères brebis.

QUESTENBERG, ovec ironie. Monsieur le comte, c'est vous qui faites cette comparaison, et non pas moi.

ILLO. Si pourtant nous étions tels que la cour nous suppose, il serait dangereux de nous donner la liberlé.

QUESTENBERG, ûvec grcxvité . La liberté est usurpée et non donnée. Ce qu'il faut, c'est de lui mettre un frein.

ILLO. On trouvera le cheval farouche.

46 LES PiCCOl.OMlM.

QUESTENBERG. Un meilleur cavalier saura le dompter,

iLLO. Il ne porte que celui qui l'a apprivoisé.

QUESTENBERG. Quand il est apprivoisé, il obéit à un enfant.

ILLO. L'enfant, je sais qu'on l'a déjà trouvé.

QUESTENBERG. Inquiétez-vous de vos devoirs, et non pas du nom de votre chef.

BUTTLER, qui jusqu'ûlors s'est tenu à l'écart avec Piccolomini, en prenant toutefois un intérêt visible à la conversation. Monsieur le président, l'empereur a une armée considérable en Allemagne ; trente mille hommes sont cantonnés dans ce royaume ; seize mille dans la Silésie ; dix régiments sont sur le Weser, le Rhin et le Mein. En Souabe, six mille hommes; en Bavière, douze mille tiennent tête aux Suédois. Je ne parle pas des garnisons qui défendent les places fortes des frontières. Toutes ces troupes obéissent aux généraux de Friediand. Les commandants ont tous été à la même école ; ils ont tous sucé le même lait, et le môme cœur les anime. Étrangers sur ce sol, ils n'ont d'autre foyer, d'autre demeure que le camp. Ce n'est pas l'amour de 'a patrie qui les f;iit agir, car des milliers d'entre eux sont, comme moi, nés dans un autre pays. Ce n'est pas non plus l'amour de l'empereur, car la moitié de ses soldats est arrivée en désertant le service étranger, et peu lui importe de combattre sous l'aigle impériale, sous le lion ou sous les lis. Cependant un seul homme les tient par un lien puissant, par l'amour et la crainte, et en forme un seul peuple. De môme que la lueur de la foudre parcourt rapidement l'espace, de même son commandement passe, des ports éloignés qui, dans les dunes, entendentmugir lesflotsduBelt, ouquivoientles fécondes vallées de l'Adige, jusqu'à la sentinelle dont la guérite est placée à la porte du palais de l'empereur.

QUESTENBERG. Et quel cst, cu dcux mots, le sens de ■celle harangue?

BUTTLER. C'est quc le respect, l'alfection, la confiaûc*

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