‹ ThéâtreChapitre 68 sur 286 · LA COMTESSE, THÉCLA · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, THÉCLA

LA COMTESSE. Comment, ma nièce ! est-ce ainsi que

92 LES PICCOLOMIM.

VOUS VOUS jetez à sa lête? J'aurais pensé que vous feriez moins bon marché de voire personne.

TiiÉCLA se lève. Que voulez-vous dire, ma tante?

LA COMTESSE. Vous ne devez pas oublier qui vous êtes et qui il est. Vous n'y avez pas pensé, je crois.

THÉCLA. Quoi donc?

LA COMTESSE. Vous êtcs la fille du prince de Friedland.

THÉCLA. Eh bien ! qu'en résulte-t-il ?

LA COMTESSE. Comu^.ent! Singulière question !

THÉCLA. Le destin lui a donné ce que nous avons acquis. Il est d'une antique race lombarde, fils d'une princesse.

LA COMTESSE. Rôvez-vous ? Vraiment! Il faudra peut- C'tre le prier humblen^^ent de vouloir bien rendre heureuse, par le don de sa main, la plus riche héritière de l'Europe.

THÉCLA. Gela ne sera pas nécessaire.

LA COMTESSE. jN'on, et l'on ne s'y exposera pas.

THÉCLA. Son père l'aime : le comte Octavio n'aurait rien à objecter.

LA COMTESSE. Sou père ! son père! Et le vôtre, ma nièce?

THÉCLA. Eh bien ! il me semble que vous craignez son père, puisque vous agissez si mystérieusement envers lui et envers le fils.

LA COMTESSE, la regardant d'un air inquisiteur. Ma nièce, vous n'êtes pas franche.

THÉCLA. Vous êtes seusiblc, ma tante; vous êtes bonne.

LA COMTESSE. Vous croyez déjà avoir gagné la partie. Ne vous réjouissez pas si vite.

THÉCLA. Soyez bonne.

LA COMTESSE. Vous n'êtcs pas encore si avancée.

THÉCLA. Je le crois bien.

LA COMTESSE. Pcnscz-vous qu'il ait consacré aux travaux de la guerre son importante vie, qu'il ait renoncé

ACTK 111, SCÈ.NE VIH, 93

à tout bonheur paisible, banni le sommeil de sa couche, abandonné sa noble tôle aux inquiétudes, pour assortir seulement un couple heureux ? Pensez-vous qu'il vous ait fait sortir de votre couvent pour vous amener en triomphe à l'homme qui plaît à vos regards ? Il pouvait arriver plus facilement à un tel but. Il n'a pas travaillé pour que votre main enfantine brisât dans sa fleur la planle qu'il avait cultivée et en fit un vain ornement.

TiiÉCLA. Je puis pourtant recueillir les fruits de ce qui n'a pas été semé pour moi; et si ma bonne destinée voulait que celle existence terrible et prodigieuse enfantât pour moi la joie de la vie...

LA COMTESSE. Tu parlcs comme une jeune fille qui aime. Regarde autour de toi; songe au lieu où tu es. — Tu n'es pas entrée dans le séjour de la joie ; ces murailles ne sont pas décorées pour une noce, et les convives n'ont pas de couronnes de fleurs sur la tête. Il n'y a ici d'autre éclat que celui des armes. Tu crois peut-être que ces milliers d'hommes sont rassemblés pour former le corlége de ta noce 1 Vois le front soucieux de ton père, les yeux pleins de larmes de ta mère. Le destin de notre maison est dans la balance. Laisse là ces sentiments puérils de jeune fille, et ces humbles désirs ; montre que lu es la fille d'un grand homme. La femme ne s'appartient pas à elle-même, elle est liée aux destins d'un autre, et elle vaut d'autant mieu.K qu'elle sait mieux choisir celui qu'elle doit soigner avec dévouement et amour.

THÉCLA. C'est là ce que l'on me disait danf, le cloître. Je ne formais aucun désir, je ne voyais en moi que la fille de cet homme puissant, et le bruit de sa gloire arrivant jusqu'à moi me faisait seulement penser que j'étais destinée à souffrir pour lui, à me dévouer à lui.

■ LA COMTESSE. C'cst là tou sort, accepte-le volontairement, ta mère et moi nous te donnons l'exemple.

THÉCLA. Le sort m'a montré celui auquel je dois me consacrer, je veux le suivre avec joie.

LA COMTESSE. C'cst ton cŒur, mon enfant, qui te l'a montré, et non pas le sort.

THÉCLA. La voix du cœur est la voix du destin. Je suis à lui, c'est de lui seule que je tiens cette nouvelle existence, c'est par lui que je vis ; il a des droits sur sa créature. Qu'étais-je avant d'avoir été animée par son amour? Je ne puis m'estimer moins qu'il ne m'estime lui-même. Non, elle ne saurait être une âme vulgaire, celle qui possède ce bien inestimable. Avec le bonheur, la force m'est venue. La vie apparaît sérieuse aux âmes sérieuses. Je m'appartiens à moi-même, je le sais maintenant. J'ai appris à connaître la ferme, l'inébranlable volonté qui existe en moi, et je puis tout consacrer à mon but suprême.

LA COMTESSE. Tu voudrais donc résister à ton père, s'il avait autrement disposé de toi? Penses-tu pouvoir le contraindre ? Sais-tu, enfant , que son nom est Friedland?...

THÉCLA. C'est aussi le mien, et il trouvera en moi une fille digne de lui.

LA coMTtssE. Quoi ! sou souvcrain, son empereur ne peut le subjuguer, et toi, sa fille, tu voudrais lutter contre lui !

THÉCLA. Ce que personne n'ose, sa fille peut l'oser.

LA COMTESSE. Ccrtcs, il u'cst pas préparé à de telles choses. Quoi ! il aurait surmonté toutes les entraves, et il sérail forcé d'engager un nouveau combat contre la volonté de sa fille ? Enfant ! enfant! tu ne connais encore que le sourire de ton père, tu n'as pas encore vu la colère de son regard. ïa voix tremblante osera-telle à son aspect le contredire? Tandis que tu es seule, tu peux bien formerau dedansde toi de grands projets, préparerdes discours fleuris, et armer d'un courage de lion ton âme de colombe ; mais essaie seulement, avance-toi devant lui, et, lorsque son regard sera fixé

ACTL III, SCÈ.NE IX. 95

sur toi, tAche de dire : Non. Tu seras sans force devant lui comme la ileur délicatedevanllesrayonsenflammés du soleil. — Je ne veux pas t'efl'rayer, mon enfant, j'espère que nous n'en viendrons pas à cette extrémité ; et, du reste, j'ignore ce qu'il veut. Peut-ôtre son but est-il d'accord avec tes désirs ; mais son intention ne sera jamais que toi, l'altier enfant de sa fortune, tu te conduises comme une amante éperdue, et te jettes audevant de l'homme qui, s'il reçoit jamais cette haute récompense, doit s'en rendre digne par l'amour le plus dévoué. {Elle sort.)

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