ACTE I, SCÈNE IV
des apparences meilleures, je me serais cnlourc d'un voile épais, et je n'aurais jamais fait entendre une parole de mécontentement. Mais j'étais sûr de mon innocence, de la droiture de ma volonté, et je donnais un libre jours à mes caprices, à mes passions. La parole était hardie parce que l'action ne l'était pas. Mainlenant, ils feront de tout ce qui est arrivé sans dessein un plan combiné. Ce que la colère, ce qu'une disposition violente me faisait dire dans l'abondance de mon cœur sera pour eux une trame habile; il en résultera une accusulion terrible devant laquelle il faudra que je reste muet. C'est ainsi que je me suis moi-même, pour ma perte, enveloppé dans mcspropresfdels, et un acte énergique peut seul m'en retirer! {lls'arrête de nouveau.) Et comment pourrais-je faire autrement? la libre impulsion du courage m'a porté à des actions hardies ; la nécessité les commande, ma conservation les exige. L'aspect de la nécessité est sévère; ce n'est pas sans effroi que la main de l'homme plonge dans l'urne mystérieuse du destin. Renfermées dans mon âme, mes actions m'appartenaient encore; une fois échappées de l'asile certain du cœur, de la retraite où elles sont nées, une fois lancées dans le torrent de la vie, elles appartiennent à ces divinités méchantes qu'aucun art humain n'attendrit. [Il mardieà grands pas à travers la chambre, puis tout à coup s'arrête.) Et quel est ton projet? Le connais-tu toi-même? Tu veux ébranler un pouvoir paisible, affermi sur le trône, dont l'habitude, l'ancienneté de possession, ont consacré les droits, et quia jeté mille tendres racines dans la pieuse et candide croyance des peuples. Ce ne peut plus être là le combat de la force contre la force; celui-là^ je ne le crains pas. J'attaquerai tout adversaire que je ne puii regarder en face, et dont le courage enflamme mon courage; mais ce que je redoute, c'est l'invincible ennemi qui combat contre moi dans le cœur des hommes : c'est celui-là qui est terrible et qui me rend timide. Ce
qui se montre avec force, avec vivacité, n'est pas dangereux; ce qui l'est réellement, c'est le train ordinaire el éternel des choses, ce qui a toujours été, ce qui sera toujours, ce qui subsistera demain parce qu'il subsiste aujourd'hui : car l'homme est façonné par la coutume, la coutume est sa nourrice. Malheur à celui qui vient le troubler dans son affection pour les anciennes choses, précieux héritage de ses aïeux! Le temps exerce wne sorte de consécration; ce qui était respectable pour les vieillards prend un caractère divin aux yeux des enfants. Si tu as la possession, lu as le droit ; le respect du vulgaire te servira de sauvegarde. {Au page qiii entre.) Le colonel suédois est-il là? Qu'il vienne. (Ze page sort. Wallemtein fixe un rega7^d pensif sur la porte.) Elle n'est pas encore profanée... pas encore... Le crime n'a pas franchi ce seuil. Qu'elle est étroite, la limite qui sépare les deux lignes d'une vie!