‹ Théâtre impossibleChapitre 171 sur 201 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

n’est pas un simple caprice que je lui ai inspiré : le beau mérite de plaire aux gens , parce qu’on est gentille! J’ai assis ma domination sur des bases solides. Je me suis emparée de son esprit; je lui ai persuadé que j’étais la seule femme capable de le comprendre. Il a son côté faible : la manie du style. Il traduit Cicéron dans ses moments perdus. L’etret de ses discours , de ses notes et de ses circulaires le préoccupe énormément; il s’émeut de ce qu’on en dira dans le. public lettré. On n’en dira jamais rien, mais qu’importe? Je le flatte, je l’encourage, je l’inquiète, je l’enveloppe d’un tissu invisible où sa vanité s’épanouit. Il écrit à ses moments perdus un drame diplomatique dont j’aurai la primeur: il le fera jouer à la comédie française, si je le trouve bon! Je suis une femme supérieure; il le dit à qui veut l’entendre. Ahl ma tante! Dire qu’on a su- dominer un homme de cette importance, et qu’on est arrivée à l’Age de vingt-six ans sans pouvoir mettre la main sur un simple mari! Femme supérieure! certainement. Mais Mme du Malouet qui danse là-bas en robe cerise, est bien supérieure à moi ! Il est vrai qu’elle écrit bavolet en deux mots et satin avec une cédille, mais enfin elle a su trouver un mari.

MADAME DE GISCARD.

Je ne te souhaiterais pas d’acheter le tien au même prix.

A tout prix, ma tante! Mais qu’est-ce, qu’elle a donc fait, Mme du Malouet?

madame de guiscard , arrêtant un plateau.

Attends, que je prenne un sorbet au marasquin. Mme du Malouet, qui s’appelait alors Marie

de Granier, était sur le point de coiffer sainte

Catherine. Elle avait du succès dans le monde, malgré ses grands bras et ses salières, parce qu’elle a des yeux de créole. Deux beaux messieurs , lui faisaient une cour assidue sans aucune arrière-pensée de mariage. Que fit-elle ? Elle les prit à part l’un après l’autre et leur proposa un pari. ( Avec hésitation.) C’est un peu difficile à dire. '

Mais parlez donc, ma tante! Je suis sur les charbons ardents. Que paria-t-elle avec deux messieurs, cette créole?

MADAME DE GUISCARD

Elle paria qu’elle ne se marierait pas dans l’année. —

SCfeNE I.

Je pourrais en faire autant, et gagner h coup sûr.

MADAME DE GUISCARD

Attends donc! L’enjeu, qu’elle leur proposa elle-même, était.... une discrétion!

L'ne discrétion!

MADAME DE GUISCARD

Comprends-tu ?

A l’ûge de vingt-six ans moins un jour, on a le droit de tout comprendre.

MADAME DE GUISCARD

Dès ce moment, il y eut à Paris deux hommes du monde intéressés personnellement û marier Mlle de Granier. Chacun d’eux se mit en quête, et l’on trouva ce pauvre M. du Malouet qui fut immolé à l’intérêt commun.

Et Mme du Malouet paya les discrétions qu’elle avait perdues?

MADAME DE GUISCARD

On le dit.

La sotte! A sa place , j’aurais dit à mon mari ,

is

le lendemain des noces : « Monsieur, je compte sur votre générosité pour payer mes dettes de jeune fille. Je dois à messieurs tel et tel ; faitesmoi l’amitié de régler mes comptes avec eux. » Voilà comme une honnête femme se conduit.

MADAME DE GUISCARD

En effet, c’est d’une honnête femme; mais ce n’est peut-être pas d’un honnête homme. D’ailleurs l’aveu d’un tel marché n’aurait été ni bien facile à la jeune dame ni bien agréable au jeune mari. Tandis que M. du Malouet....

A joui d’un bonheur sans nuage, sinon sans partage.... C’est singulier.... Pourquoi donc m’avez-vous raconté cette histoire , ma tante?

MADAME DE GUISCARD

X’est-ce pas toi qui me l’as demandé ?

C’est juste. (Silence.)

MADAME DE GUISCARD

A quoi penses-tu?

A rien.

MADAME DE GUISCARD

Si ! Tes yeux brillent d’un éclat particulier ; ton visage a pris une expression étrange.

Page 1