SCÈNE IV
ANGÉLIQUE
Voilà qu’il me tutoie, à présent! Mais si vous l’aimez, pourquoi ne lui parlez-vous pas?
ALFRED
Parce qu’elle me fait peur.
ANGÉLIQUE
Le drôle de corps. Il n’a pas peur de la,gendarmerie, et il a peur d’une femme!
ALFRED
Oh! c’est que Mme Pérard n’est pas une femme comme les autres. C’est la perfection rêvée par l’artiste, c’est l’idéal! Ni les déesses de la sculpture antique, ni les madones de la Renaissance.... mais je te parle grec, ma pauvre Angélique ! Oh ! les femmes ne me font pas peur! une beauté du commun , une créature vulgaire comme toi, je n’en ferais qu’une bouchée !
ANGÉLIQUE
Merci !
ALFRED
Mais cette perfection exquise de la forme, cette richesse de couleur* ces tons nacrés que Van Dyck lui-même ne saurait rendre; ces transparences ambrées de la chair, que Corrége n’a surprises que par miracle ! Je l’admire encore plus que je ne l’aime, et si un hasard heureux et
L’ASSASSIN
redouté me mettait en sa présence, je ne pourrais que tomber à genoux dans une contemplation muette.
Sapristi! monsieur! vous devriez mettre ça par écrit! je le porterais à Madame.
* ALFRED
Quelle idée!... puisque je n’ose lui parler, je devrais lui écrire ! Mais je suis fou! Est-ce qu’elle me lirait?
ANGÉLIQUE
Madame? elle ne fait que ça. Elle lit du matin . au soir, des livres jaunes , des livres bleus, des livres verts! Les livres et les tableaux, ça faisait le désespoir de défunt Monsieur!
ALFRED
Quels tableaux?
ANGÉLIQUE
Des images à l’huile , encadrées tout en or.
C’en est rempli chez nous, et il y en a pour assez d’argent, que l’on dit.
ACFRED.
J’en étais sûr! elle est intelligente. Il était impossible qu’une beauté si parfaite enveloppât l’âme épaisse d’une bourgeoise provinciale. Oui, son âme est ouverte à tous les beaux sentiments,